
De la Françafrique gaulliste à la Mafiaafrique macroniste: revirement stratégique de l’illégalité des faits
Par Catherine Castro
«Les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures.» Cette déclaration de Jules Ferry devant la Chambre des députés en 1885 résume avec une franchise brutale la philosophie qui a guidé l'expansion coloniale française.
Près d'un siècle et demi plus tard, alors que les drapeaux tricolores plient bagage de Bamako à N'Djamena, la stratégie française semble avoirant. À la Françafrique gaulliste – qui a fondé illégalité d’État sur des accords secrets, des flux financiers opaques, des assassinats ciblés et un mépris souverain du droit international, organisée par Jacques Foccart pour maintenir sous tutelle des «États importés» [Badie] – aurait succédé une «Mafiafrique macroniste» où l'illégalité des faits, jadis instrument politique, deviendrait pur affairisme sans boussole stratégique. Pourtant, jamais la communication présidentielle n'a autant vanté les mérites d'une «francophonie philanthrope» : programmes éducatifs comme «Apprendre», soutien à l'Université Virtuelle du Sénégal, et jusqu'à cette «coopération patrimoniale» inaugurée en grande pompe à Ouagadougou en 2017, promettant la restitution des biens culturels volés pendant la colonisation. Mais cette vitrine culturelle peut-elle masquer la persistance des logiques prédatrices ?
L’éstablichment français: l’illégalité de faits comme raison d’Etat
L'aventure coloniale française en Afrique ne commence pas avec la IIIe République, mais elle prend son ampleur industrielle à partir de 1830. Cette année-là, la conquête de l'Algérie marque le début d'une entreprise qui durera plus d'un siècle.
Après 1870, le colonialisme se dote d’une nouvelle facette : la dimension impériale. Les puissances industrielles, enrichies par le progrès technique, repartent en conquête avec des moyens militaires décuplés par la révolution industrielle : «La politique coloniale dira Jules Ferry, est fille de la politique industrielle.». L’Afrique est alors mise en coupe réglée par les puissances coloniales traditionnelles, surtout la Grande-Bretagne et la France. En 1938, l’Europe colonise plus de 40 % du monde habité, avec la Grande-Bretagne et la France contrôlant 85 % des territoires coloniaux.
Le recul de l'influence française en Afrique trouve sa matrice dans un événement qui, géographiquement, se déroule hors du continent africain, mais dont les conséquences vont tout emporter sur son passage : la crise de Suez en 1956. Les deux puissances européennes (La France et la Grande-Bretagne) découvrent avec stupeur qu'elles ne décident plus seules de leur destin. Le Premier ministre soviétique Nikolaï Boulganine menace de frapper la France, la Grande-Bretagne et «Israël» avec des missiles nucléaires s'ils ne se retirent pas. Pour la première fois, l'URSS projette sa puissance militaire pour soutenir un pays arabe contre les anciennes puissances coloniales. Les États-Unis menacent de sanctions économiques contre «Israël», de couper l'approvisionnement pétrolier de la Grande-Bretagne.
Après les indépendances des années 60, De Gaulle organise méthodiquement ce que Bertrand Badie analysera plus tard comme la création d'États importés : des constructions politiques calquées sur le modèle occidental mais sans racines sociales profondes, maintenues sous tutelle par un système que Kwame Nkrumah dénonçait déjà comme celui des 'États semi-indépendants' , fantoches d'une Françafrique naissante, terme forgé par l’économiste François-Xavier Verschave pour désigner le système occulte, mafieux et criminel de gestion des relations franco-africaines, caractérisé par le soutien aux dictatures, les assassinats politiques, les détournements de fonds et le pillage des ressources. Verschave désigne ces abus de pouvoirs par «mafiafrique» qui renvoie à une «machination juridique et économique quasi monadologique, se déployant à l’absurde pour maintenir des régions en état de dépendance politique et économique» (Alain Denault).
Depuis 2010, la France a progressivement réduit sa présence militaire en Afrique, souvent sous la pression des mouvements anti-impérialistes, des coups d’État, ou des changements géopolitiques. On cite notamment les coups d’Etat au Burkina Faso au Niger et au Gabon en 2023 qui ont réclamé ou généré les retraits des bases françaises (Base de Niamey, Base d’Ouagadougou). Les opérations militaires françaises (Opération Barkhane, Opération Sangaris) échouent à maintenir la stabilité des régimes politiques. Les mercenaires russes remplacent la présence militaire française au Centrafrique, et la doctrine française se recentre sur des bases logistiques comme au Sénégal.
Les alliances panafricaines, alternatives aux «Etats fantoches»
Face à la montée du sentiment anti-français, une dynamique panafricaine tente de réagir. L'Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, s'inspire de la logique des anciens blocs pour créer un front de résistance. Créée en septembre 2023 après des coups d’État dans ces trois pays, l’Alliance des États du Sahel (AES) marque un tournant géopolitique majeur. Ces trois pays rompent avec l’influence occidentale, notamment celle de la France ; ils créent une confédération avec passeports communs, nationalisent les mines d’uranium, et prévoient une monnaie ouest-africaine (Eco) pour 2027 pour marginaliser le «franc francophone» CFA. La lutte anti-impérialiste se formalise dans les juntes militaires qui assurent la transition du pouvoir en modifiant la constitution (Capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso, Général Assimi Goita au Mali). Le continent africain rejette le modèle de Fukuyama et cultive un autoritarisme développementaliste, en quête d’un modèle autonome (socialisme panafricain, alliances monétaires).
Mais la pauvreté dans les zones rurales alimente le recrutement djihadiste (que la Banque Mondiale appelle «groupes extrémistes violents»). La pauvreté endémique constitue le premier terreau du recrutement : dans une région où près de 80 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour. L'absence physique de l'État dans les zones rurales crée un vide que les groupes extrémistes s'empressent de combler.
À l'inverse, la CEDEAO, dont sortira l’AES en janvier 2025, soutenue historiquement par la France et les États-Unis, incarne le maintien de l'influence occidentale. C'est dans ce contexte que s'inscrit l'approche du philosophe néerlandais Bernard Bandeville dans la fable des abeilles (1714) : une tentative de refondation des relations basée sur ce que l'on pourrait appeler la «vertu collective», où les alliances régionales priment sur les tutelles extérieures, et la déstabilisation des juntes.
La mécanique des convoitises
Pour comprendre le retrait français, il faut appliquer l'approche d’Etienne de Condillac : décomposer le phénomène pour en saisir les ressorts. Si les convoitises impériales se sont déplacées, elles ne se sont pas éteintes. L'ingérence russe, souvent présentée comme une intervention mercantile, s'inscrit dans une logique de guerre hybride. Comme l'a analysé un expert lors de la Conférence de Munich en février 2026, Moscou cherche à «se consolider militairement» dans le «ventre mou de l'OTAN» qu'est le Sahel.
Durant la guerre froide, l'URSS jouait un double jeu : elle s'érigeait en défenseur des pays d'Afrique sur la scène internationale, présentant dès 1960 un projet de résolution à l'Assemblée générale de l'ONU appelant toutes les puissances coloniales à accorder l'indépendance à leurs possessions, puis faisant adopter en décembre 1960 la résolution 1541 sur la mise en œuvre du processus de décolonisation. Soixante-dix ans plus tard, la Russie de Poutine répète le même geste : elle utilise l'Afrique comme un levier géostratégique sans jamais croire pleinement en sa capacité à générer un modèle politique endogène, combinant soutien diplomatique et pragmatisme utilitaire. Les moyens indirects auxquels a recours la Russie de Poutine donnent davantage de résultats : déploiement de forces paramilitaires, ingérence électorale, désinformation, politique mémorielle, livraisons d’armes en échange de ressources. Par ailleurs, Moscou n’exige aucune contrepartie en lien avec la démocratie ou les droits de l’Homme, contrairement à certains acteurs occidentaux.
La francophonie «philanthrope» de Macron : L'enseignement supérieur comme nouveau champ de bataille
Face à son recul militaire et diplomatique, la France tente de redéployer son influence sur le terrain plus doux, mais tout aussi stratégique, de l'éducation et de la culture. La francophonie promue par Emmanuel Macron se veut «philanthrope», recentrée sur les échanges humains et la transmission de savoirs.
Le programme «Apprendre» (Appui à la Professionnalisation des Pratiques Enseignantes et Développement de Ressources) incarne cette nouvelle approche. Il supervise des initiatives comme l'Université Numérique du Cheick Hamidou Kane, au Sénégal. Face à l'explosion démographique et au manque criant d'infrastructures physiques, l'UNC propose un contre-modèle universitaire. Le programme «Apprendre», financé par l’Agence Française de Développement (20 millions d’euros pour six ans, 2018-2024) assure aux enseignants des formations aux compétences techno-pédagogiques, en offrant des ressources pédagogiques de soutien, visant à pallier l'absence d'infrastructures modernes.
Cette initiative, bien que louable en apparence, soulève plusieurs questions. Elle intervient dans un contexte où le taux de scolarisation dans l'enseignement supérieur au Sénégal n'est que de 9,4 %, un chiffre qui illustre l'ampleur des défis éducatifs. Peut-on voir dans ce soutien à la formation à distance une simple aide au développement, ou bien une tentative de maintenir un lien académique avec les élites futures, là où le lien militaire s'est brisé ?
«Restitution» des biens culturels : un enjeu de souveraineté et de mémoire
La question des biens culturels africains spoliés pendant la colonisation refait surface avec insistance, opposant restitution et rapatriement – deux termes aux implications politiques distinctes. La France a restitué 26 œuvres au Bénin en 2021, et l’Allemagne a annoncé le retour des bronzes du royaume du Bénin au Nigeria. Mais ces gestes restent ponctuels et insuffisants face à l’ampleur des spoliations.
Pour l’Afrique, ces restitutions ne sont pas seulement une question de patrimoine, mais de réappropriation de son récit historique. Elles s’inscrivent dans un mouvement plus large de décolonisation des savoirs, où des initiatives comme l’UNC (Sénégal) ou l’Université panafricaine (Cameroun) cherchent à dépasser les modèles éducatifs hérités de la colonisation.
L'Afrique des juntes n'a pas trouvé la voie de la démocratie. Les coups d'État se succèdent, la gouvernance militaire s'installe, et le continent semble pris dans un étau : ou bien l'alliance avec un Occident qui a colonisé, ou bien le partenariat avec une Russie qui instrumentalise, sans jamais parvenir à inventer la synthèse qui serait véritablement africaine.
La question qui demeure, brutale et sans fard, est celle posée en creux par Jules Ferry : les anciens colonisés doivent-ils nécessairement passer par la case démocratie occidentale pour exister en tant que nations souveraines, ou bien le droit à l'expérimentation politique, même militaire, fait-il partie intégrante de la décolonisation ?
«L’Afrique se libérera par ses propres moyens, ou ne se libérera pas.» (Frantz Fanon).