Iran: Comment les chiffres des victimes se sont transformés en outil géopolitique dans le conflit?
Par Mohammad Haidar*
Les manifestations en Iran ne sont plus interprétées uniquement dans leur cadre interne, elles font désormais partie d'un paysage plus large où les outils des «guerres hybrides» se mêlent aux considérations géopolitiques. Dans ce contexte, les chiffres des victimes ont été détournés de leur fonction humaine, qui sert à évaluer l'ampleur des pertes, pour devenir un élément central dans la bataille des récits. Ces chiffres ne sont plus présentés comme le résultat d'événements, mais comme un outil pour redéfinir la nature de l'État, en lui retirant sa légitimité, et en fournissant une ombrelle morale et politique aux politiques de pression, d'isolement, voire d'intervention.
Au cours des premières phases des manifestations, des récits évoquant des dizaines de milliers de morts ont dominé la scène, largement diffusés par les médias occidentaux et les plateformes d'opposition sans référence à des sources vérifiables sur le terrain. Avec le temps, ces récits ont progressivement reculé, ne pouvant résister à l'examen critique, tant du point de vue de l'absence de listes nominatives que du recours à des images et des contextes contradictoires. Cependant, l'effondrement de la rhétorique des «nombres astronomiques» n'a pas conduit à une réévaluation complète, mais a été compensé par une approche plus précise et plus influente pour façonner l'opinion publique.
Selon les données officielles documentées, le nombre de victimes s'élève à 3117 personnes. Ce chiffre, malgré son poids humain, s'éloigne clairement des chiffres gonflés qui avaient circulé précédemment. Les rapports sécuritaires et judiciaires indiquent qu'environ 690 d'entre eux ont été tués dans le cadre de confrontations où ils ont utilisé une violence armée ou excessive, incluant des tirs à balles, des jets de matériaux inflammables, et des tentatives d'intrusion ou de menace à des installations sécuritaires et militaires. En parallèle, des milliers de blessures de gravité variable ont été enregistrées, ce qui est utilisé dans l'analyse de terrain pour signaler l'application du principe de gradation dans l'usage de la force, et non une politique visant à faire tomber le plus grand nombre de morts possible.
Avec le déclin de la capacité «du discours des chiffres» à remplir son rôle mobilisateur, la machine médiatique d'opposition a adopté ce qui peut être décrit comme une stratégie «d'humanisation des cas». Cette approche consiste à extraire des incidents individuels de leur contexte général et à les transformer en symboles unificateurs. Au lieu de discuter des raisons des manifestations ou de leurs conséquences politiques, le récit a été orienté vers des histoires personnelles construites autour de noms et d'images, transformant ainsi le conflit d'un caractère politique général à une revanche directe contre les forces de sécurité.
Cette transformation a eu un impact tangible à l'intérieur du pays, où certaines catégories ont commencé à considérer la manifestation comme une confrontation personnelle plutôt qu'une demande publique, ce qui a contribué à éroder la distance entre l'action militante et la confrontation violente, créant ainsi un environnement propice à une polarisation aigue.
La région de Kahrizak, au sud de Téhéran, s'est illustrée comme l'un des points les plus évoqués dans le récit médiatique. La morgue principale, avec sa capacité d'accueil limitée, a fait face, durant le pic des événements, à un afflux soudain de plus de 200 corps en peu de temps, appartenant à des éléments de sécurité, des civils et des individus tombés lors de confrontations armées sporadiques. Cette pression a entraîné un engorgement temporaire et un chaos procédural, qui a été par la suite exploité par la diffusion d'images aléatoires à l'intérieur de l'établissement et de ses environs.
Ces scènes, une fois extraites de leur contexte temporel et logistique, ont été présentées pour suggérer l'existence de «massacres collectifs» ou d'exécutions de terrain. Cependant, une analyse technique indique que ce qui s'est passé était la conséquence d'une incapacité à gérer un afflux non prévu de corps, et non un signe d'une politique de meurtre systématique à un seul endroit.
Le récit de la «victimisation» repose largement sur la création d'«icônes» symboliques. Le cas de Sepehr Ebrahimi est un exemple révélateur de ce modèle. Un enregistrement audio, attribué à son père, a été diffusé comme preuve de la mort d'un jeune homme abattu par les forces de sécurité. Plus tard, des enquêtes ont révélé que l'enregistrement ne provenait pas du père et qu'un rapport médico-légal a établi que la mort était due à des coups de couteau au cou, et non à une blessure par balle.
Malgré cela, la première version a continué à circuler, sans correction proportionnelle à son ampleur, ce qui met en lumière la priorité donnée à une narration préconçue au détriment des faits changeants, et reflète un schéma récurrent dans la gestion du discours médiatique.
Cette approche n'est pas étrangère à une compréhension profonde de la nature de l'opinion publique occidentale, qui réagit plus vivement aux images et aux histoires simplifiées qu'aux données et analyses complexes. Ainsi, les scènes de corps et les récits humains ont été intégrés dans des formats visuels familiers, qui avaient déjà prouvé leur capacité à susciter l'empathie lors d'autres crises, et projetés sur la scène iranienne de manière à servir un récit politique spécifique.
L'impact de ces approches dépasse le domaine médiatique pour toucher l'analyse politique et la prise de décision. Lorsque l'État est présenté comme une entité exerçant une violence généralisée contre ses citoyens, les politiques de sanctions, d'isolement et même de ciblage des acteurs internes deviennent plus faciles à exploiter sous des prétextes moraux. Dans ce cadre, les chiffres des victimes et les récits individuels se transforment d'outils de description en instruments de légitimation.
En résumé, il est indéniable qu'il y a des victimes et des revendications réelles au sein de la société iranienne, tout comme on ne peut ignorer les erreurs qui peuvent accompagner la gestion des manifestations. Cependant, politiser les chiffres, sélectionner les faits et construire des récits incomplets ne contribue pas à la compréhension ou à la gestion de la crise. Cela fait de la vérité elle-même un champ de bataille, géré selon des calculs dépassant le cadre iranien. Entre le langage des chiffres et le tumulte de la propagande, la bataille de la prise de conscience demeure le terrain le plus décisif dans cette nouvelle forme de confrontation.
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