L’unité des fronts: De l’illusion de la désintégration à l’imposition des conditions
Par Mounir Chhadeh*
Les discours sur la désintégration de «l’Axe de la Résistance», après les frappes sévères qui ont éliminé par assassinat le martyr suprême, sayyed Hassan Nasrallah, et un grand nombre de chefs de premier rang du Hezbollah, puis le Leader de la Révolution islamique d’Iran, sayyed Ali Khamenei, et de nombreux responsables politiques et militaires iraniens, n’étaient qu’une lecture hâtive, plus proche d’un souhait politique que d’une évaluation stratégique.
Le terrain seul a suffi à balayer cette hypothèse en quelques semaines, en redessinant une image totalement différente: un axe plus cohérent, consistant, des fronts plus solidaires et des équations imposées par la force plutôt que par les vœux.
La simultanéité entre les fronts libanais, iranien, yéménite et irakien, n'est plus contestable. L'escalade visant l'Iran n'est plus restée circonscrite à ses frontières, et la guerre au Liban ne peut être réduite à une confrontation locale : elle s'inscrit dans un affrontement régional plus vaste. Cette correspondance s'est matérialisée concrètement par la simultanéité du rythme des opérations et par la nature des ripostes, qui portent la marque d'une coordination stratégique évidente, réaffirmant le concept de «l’unité des fronts» comme une réalité sur le terrain et non comme un simple slogan.
Au Liban, le pari «israélien» sur une victoire rapide a échoué. En quelques semaines d’affrontements, les estimations font état de centaines d’opérations ciblées menées par la Résistance, touchant des engins blindés, des positions militaires, des points sensibles ; des opérations incluant des raids et des embuscades. Selon les données en provenance du front, des dizaines de véhicules militaires, dont des chars et des transporteurs de troupes, ont été détruits ou neutralisés, tandis que les pertes humaines dans les rangs de l’armée «israélienne» sont évaluées à des dizaines de tués et à des centaines de blessés, soit l’un des coûts les plus élevés de cette confrontation depuis des années.
Sur le plan des tirs, le front nord est la scène d’une escalade sans précédent, avec le lancement de milliers de roquettes et d’obus, certains d’une grande précision, provoquant une paralysie étendue des colonies du nord, l’évacuation de dizaines de milliers de colons et la mise hors service de secteurs économiques vitaux. Des estimations économiques «israéliennes» indiquent que le coût de cette paralysie a dépassé plusieurs milliards de dollars sur une courte période, ce qui témoigne clairement de l’ampleur de l’impact stratégique des combats.
On ne peut pas non plus négliger l'apparition d'un nouveau facteur de puissance : un missile de croisière naval qui a visé une frégate «israélienne» à 125 km au large de Beyrouth, alors qu'«Israël» a rapidement affirmé que la frégate était britannique — affirmation démentie ensuite par les autorités britanniques. L'entrée en scène de cette arme, parallèlement à l'apparition d’armes anti-aériennes, a permis à la Résistance de frapper l'ennemi en mer, en l’air et sur terre.
Mais les chiffres, aussi importants soient-ils, ne rendent pas seuls compte de l'ampleur de la transformation. L'élément le plus déterminant a été la surprise opérationnelle. La Résistance ne s'est pas contentée de résilience : elle est passée à l'offensive, en recourant à de nouvelles tactiques, des armements de précision et des capacités de renseignement qui lui ont permis de frapper des points sensibles avec une grande exactitude. Cette surprise n'a pas seulement déstabilisé «Israël», elle a aussi provoqué un choc chez certains alliés qui n'attendaient pas un tel degré de préparation.
Parallèlement à l’affrontement militaire, la guerre psychologique s’est imposée comme un outil aussi efficace que les missiles. Alors qu’«Israël» a eu recours à la politique de la menace collective en ordonnant l’évacuation de quartiers, villages et localités entières au Liban, la Résistance a répondu en adressant des avertissements directs aux colonies situées jusqu’à cinq kilomètres à l’intérieur des territoires occupés, appelant à leur évacuation. Cette menace n’était pas symbolique : elle a alimenté l’inquiétude au sein du front intérieur «israélien» et a consacré l’équation de la réciprocité, faisant de la pression psychologique un instrument non exclusif à une seule partie. Ainsi, les civils à l’intérieur d’«Israël» sont devenus partie intégrante de l’équation de pression, à l’instar de ce que l’entité sioniste avait tenté d’imposer au Liban.
À l'inverse, l'illusion de pouvoir briser cet axe par des frappes ciblées s'est rapidement dissipée. L'Iran, cible directe de l'escalade, n'a pas reculé mais a maintenu sa position de pilier essentiel de cet équilibre, renforçant ainsi l'interdépendance des différents fronts au lieu de l'affaiblir. La pression est donc devenue un facteur d'unification, et non de division.
Face à cette réalité, la fin de la guerre au Liban ne dépend plus de la volonté israélienne. La Résistance, ayant instauré une nouvelle équation de dissuasion, présente des conditions claires et sans équivoque : un retrait israélien complet du territoire libanais, la libération des prisonniers et le lancement d'une reconstruction globale. Il ne s'agit pas de plafonds de négociation susceptibles d'être revus à la baisse, mais bien de conditions résultant d'un rapport de forces remodelé par les combats.
Plus important encore, ces conditions reposent sur des réalités concrètes sur le terrain. L'armée d'occupation, qui espérait une victoire rapide, s'est retrouvée embourbée dans une guerre d'usure coûteuse, où ses capacités s'érodent progressivement et où son front intérieur subit une pression sans précédent. Chaque jour supplémentaire de confrontation aggrave ce coût et diminue la capacité d'«Israël» à imposer son rythme.
Ce à quoi nous assistons aujourd'hui n'est pas simplement une nouvelle phase de conflit, mais une étape charnière qui redéfinit les règles de l'engagement dans la région. L'unité des champs de bataille n'est plus un cadre théorique, mais s'est muée en un système opérationnel intégré qui relie les fronts politiquement et militairement, empêchant l'isolement d'une scène d'opérations par rapport aux autres.
En bref, l'hypothèse de la fragmentation s'est effondrée sous le poids de la réalité. Ce qui était autrefois considéré comme des coups dévastateurs est devenu un catalyseur de la transformation de la région. Alors que certains pariaient sur la disparition de l'Axe de la résistance, le champ de bataille a démontré sa capacité à contenir les chocs, à reprendre l'initiative et à imposer ses conditions. Dans ce nouvel équilibre des forces, la fin de toute guerre ne sera rien d'autre que le reflet de ce qui est imposé sur le terrain : par la force, et non par la théorie.
*Traduit de l'arabe ( original )
