Frontières vertes, dettes brunes : écologie politique du Capitalocène
Par Catherine Castro
«La question n’est pas de savoir si l’homme est trop insignifiant pour avoir un impact sur la nature, mais s’il est assez sage pour en mesurer les conséquences» (Rachel Carson).
L’évolution de l’espèce humaine dans la nature.
Dans les années 1970, le géologue Maurice Taieb met en évidence le potentiel paléontologique de la région de l’Afar (Éthiopie), après avoir découvert des ossements fossiles. Une équipe internationale (franco-américaine) se forme pour explorer la zone d’Hadar, riche en fossiles. Ces fouilles aboutissent à deux découvertes majeures : Lucy (Australopithecus afarensis, 3,2 millions d’années), en 1974. Ardi (Ardipithecus ramidus, 4,4 millions d’années), en 1994.
Ces fossiles ont révolutionné notre compréhension de l’évolution humaine, notamment en remettant en cause les théories dominantes sur la marche bipède, l’origine des hominines, et les liens avec les grands singes modernes. Ainsi, la bipédie ne serait pas liée à l’intelligence, mais probablement à un changement environnemental (savanes, besoin de se déplacer sur de longues distances). Contrairement aux hypothèses dominantes, Ardi vivait dans un milieu boisé, pas dans une savane. Elle a forcé les scientifiques à repenser : l’arbre évolutif humain (plus complexe qu’un simple buisson ou une ligne droite), le rôle des forêts dans l’évolution humaine (et non seulement des savanes).
Ainsi l’évolution humaine n’est pas une ligne droite, mais un réseau complexe de branches, de métissages et d’adaptations. La bipédie n’est pas nécessairement liée à l’ouverture des paysages, elle pourrait être liée à l’efficacité énergétique (marche longue distance), le transport de nourriture (libération des mains), l’adaptation à des milieux variés (forêts et savanes).
L’espèce sociale et rupture des rapports humains/non humains
Selon l’anthropologue français Philippe Descola, l’espèce humaine a entretenu quatre types de relation avec la nature. L’animisme, le naturalisme, le totémisme et l’analogisme. Dans son ouvrage, L’écologie des autres, l’anthropologie et la question de la nature, Descola adopte trois approches complémentaires dans ses travaux de terrain dans l’Amazonie : l’ethnographie, l’ethnologie et l’anthropologie pour dépasser la dichotomie occidentale nature/culture. Il en arrive, en étudiant les Achuar, que la tribu est une «espèce sociale» définie par des traits partagés (habitat, alimentation) avec des «entités non humaines» (plantes, animaux, esprits).
Dans le langage descolien, le naturalisme occidental (séparation radicale humain/nature) est une construction récente (depuis Descartes). Les premiers hominines vivaient dans une ontologie animiste ou totémique. Ardi, avec ses caractéristiques intermédiaires, suggère que les premiers hominines ne distinguaient pas clairement leur corps de celui des autres primates. Et Lucy marque un début de distanciation avec les autres primates (même si elle grimpe encore aux arbres). Cette distanciation physique (marche debout) pourrait avoir précédé une distanciation ontologique (l’humain se pense comme «supérieur» à la nature).
Le Capitalocène
Le Printemps silencieux (Silent Spring, 1962) de Rachel Carson est un ouvrage fondateur de l’écologie politique moderne. Elle y montre comment l’arrogance technocratique et les intérêts économiques menacent la vie elle-même.
Karl Marx avait déjà prédit la rupture métabolique entre humains et nature sous le capitalisme (Le Capital, Livre 1). L’innovation technologique (révolution numérique et automatisation, intelligence artificielle et les applications militaires) est l’un des profits maximaux que recherche le capitalisme, stimulant ainsi l’une de ses contradictions internes : outre celles entre production et consommation, entre capital et travail, il y a la contradiction entre capitalisme et nature. Le capitalisme traite la nature comme ressource infinie à exploiter, en conséquence la robustesse de l’écosystème de la nature s’effondre, les crises sanitaires se multiplient, et les ressources naturelles s’épuisent. Pour en sortir les mains sales, le capitalisme a recours aux solutions marchandes : le marché carbone pour plus de pollution, les énergies renouvelables contrôlées par des multinationales, et le développement durable qui masquent l’extractivisme.
Qui sont donc les méchants qui détruisent notre monde ?
Le terme Anthropocène (proposé par Paul Crutzen en 2000) désigne une ère géologique où l’humanité dans son ensemble devient une force géologique majeure, responsable des bouleversements climatiques, de l’érosion de la biodiversité et de la pollution globale. En d’autres termes, tous les humains, en tant qu’espèce, partagent une responsabilité collective dans la dégradation de la planète.
Mais le capitalisme a imposé le naturalisme comme ontologie dominante, au détriment des autres modes de rapport au monde. Le sociologue Jason W. Moore, et le géographe Andreas Malm parlent de Capitalocène. Ce n’est pas «l’humanité» qui détruit la planète, mais un système économique (le capitalisme) et ses élites dirigeantes (colonisateurs, industriels, financiers). La responsabilité humaine est différenciée. Les humains sont certes responsables du réchauffement climatique, mais la crise du charbon et les marchés carbones qui monétisent la nature sont liés strictement au capitalisme. Celui-ci n’est pas un système séparé de la nature, mais un mode d’organisation écologico-social qui intègre et exploite à la fois le travail humain (salariat, esclavage), la nature (ressources, écosystèmes), les rapports de pouvoir (colonialisme, patriarcat).
Le Capitalocène révèle les responsabilités inégales de l’écosystème mondial. Les Etats Unis d’Amérique qui représentent 4% de la population mondiale ont émis 25% des GES (Gaz à effets de serre) entre 1850 et 2022 (rapport ONG Oxfam Belgique). Selon le même rapport Oxfam 2023, 20 % des pays riches de l’Union Européenne émettent 70 % des GES (La Chine est le premier émetteur mondial des GES avec un taux de 30% des émissions mondiales).
Les pays africains subissent 90 % des impacts climatiques (sécheresses, cyclones) mais n’ont émis que 3 % des GES.
La justice climatique : réparer les dettes du Capitalocène
La notion de justice climatique émerge pour dénoncer les inégalités criantes entre ceux qui ont causé la crise écologique et ceux qui en subissent les conséquences. Les données sont accablantes : les pays du Nord global (États-Unis, UE, Japon) sont responsables de 90 % des émissions historiques de CO₂, tandis que les pays du Sud (Afrique, Asie du Sud, Amérique latine) en supportent les pires impacts – sécheresses, montées des eaux, cyclones. Pourtant, les solutions proposées par les puissances occidentales (marchés carbone, compensation CO₂) ne font qu’aggraver ces inégalités. Par exemple, le mécanisme REDD+ (Réduction des Émissions dues à la Déforestation), présenté comme une solution pour «sauver les forêts», a en réalité expulsé des millions de paysans et de peuples autochtones de leurs terres (ex. : Congo, Indonésie), tout en permettant aux entreprises polluantes de continuer à émettre en achetant des «crédits carbone».
Des mouvements comme Climate Justice Now ! ou le Tribunal international des peuples (Lima, 2014) exigent une réparation des dettes écologiques, en s’appuyant sur des principes comme celui de «pollueur-payeur» et de souveraineté des peuples sur leurs ressources. En Équateur, la Constitution de 2008 reconnaît les droits de la nature, une avancée juridique majeure inspirée des cosmovisions indigènes. En 2022, le gouvernement équatorien a autorisé l’exploitation pétrolière en Amazonie, sous la pression des créanciers internationaux.
En août 2023, l’Équateur a marqué l’histoire en organisant un référendum pour mettre fin à l’exploitation pétrolière dans le parc national Yasuní (Amazonie), l’un des écosystèmes les plus biodiversifiés de la planète. Avec 59 % de "oui", les Équatoriens ont choisi de laisser le pétrole sous terre, malgré les pressions économiques (le pétrole représente 40 % des exportations du pays) et les menaces de faillite brandies par le gouvernement qui a immédiatement cherché des compensations financières (1,2 milliard de dollars demandés à la communauté internationale).
Les paysans réinventent leur souveraineté alimentaire
Face à la crise écologique engendrée par le Capitalocène, l’agroécologie émerge comme une alternative radicale aux modèles agricoles industriels, imposés par les puissances occidentales et les multinationales. Contrairement à la Révolution verte – qui a imposé aux pays du Sud des monocultures dépendantes des pesticides et des semences brevetées (ex. : Monsanto en Inde) –, l’agroécologie prône une autonomie paysanne, fondée sur la biodiversité, les savoirs locaux et les cycles naturels. En Amérique latine, des mouvements comme La Via Campesina ou les coopératives zapatistes (Chiapas, Mexique) ont démontré que cette approche permet non seulement de lutter contre la faim, mais aussi de résister à l’accaparement des terres par l’agro-industrie. Depuis plus de 30 ans, Cuba a entamé une conversion agroécologique sans précédent, non par choix idéologique initial, mais sous la contrainte de l’embargo américain et de l’effondrement de l’URSS en 1991. Privé d’accès aux pétrochimies (engrais, pesticides) et aux machines agricoles, le pays a dû réinventer son système alimentaire en s’appuyant sur des pratiques paysannes traditionnelles et des innovations locales. Cuba a développé des banques de semences locales et interdit les OGM, refusant la mainmise de Monsanto ou Syngenta sur son agriculture. Cette transition a permis à Cuba de réduire sa dépendance aux énergies fossiles (90 % des tracteurs fonctionnent aujourd’hui au biocarburant) et de nourrir sa population malgré les pénuries.
Depuis les réformes néolibérales des années 2010 (ouverture aux investissements étrangers, loi sur les entreprises privées), le modèle agroécologique est menacé par le tourisme vert ; les fermes agroécologiques deviennent des attractions pour écotouristes, tandis que les paysans peinent à vivre de leur travail. Face à la crise pétrolière mondiale (avant la guerre contre l’Iran), Cuba a relancé ses biocarburants (à base de canne à sucre) et développé des vélos-taxis dans les villes.
À Gaza, cultiver sa nourriture est un acte politique contre l’occupation. Avant 1948, la Palestine était connue pour ses vergers d’agrumes et ses cultures maraîchères.
Après la Nakba (1948) et l’occupation de 1967, les Palestiniens ont dû adapter leurs pratiques agricoles à la répression israélienne (confiscation des terres, restrictions d’eau). Depuis 2007, le blocus a interdit l’importation de 60 % des produits alimentaires de base (ONU, 2023), poussant les habitants à cultiver leurs propres légumes. Depuis 2023, 30 % des terres agricoles ont été détruites ou contaminées par les bombes (phosphore blanc, métaux lourds). Mais dans les zones bombardées, des potagers cachés sont cultivés sous les décombres.
La Grande Muraille verte, vers une réalité sociale et écologique
Lancée en 2007 par l’Union africaine, la Grande Muraille verte (GMV) vise à créer une ceinture végétale de 7 000 km traversant 11 pays du Sahel pour lutter contre la désertification et améliorer la sécurité alimentaire. Cette initiative panafricaine vise à stopper l’avancée du désert (notamment dans le Ferlo, région semi-aride du Sénégal), créer des emplois (notamment pour les femmes via des jardins communautaires) et promouvoir l’agroécologie et la restauration des écosystèmes.
Mais la réalité du terrain dit les choses autrement.
La gestion du projet est centralisée par le ministère sénégalais des Eaux et Forêts, une institution créée pendant la colonisation française. La GMV impose une temporalité occidentale (objectifs à 2030) sans tenir compte des rythmes locaux (sécheresses, transhumance). Encore faut-il adapter le projet aux pratiques pastorales (mobilité, transhumance) et intégrer les savoirs locaux. Seul le Burkina Faso a su verdir des zones arides sans dépendre des financements externes, grâce au Zai (technique de régénération des sols).
Les frontières de l’Anthropocène et du Capitalocène ne sont pas des lignes géologiques neutres, mais des traces fantomatiques d’une occupation – écologique, militaire, économique. La Grande Muraille verte, avec ses promesses de reboisement et ses jardins abandonnés, ressemble étrangement aux lignes vertes et bleues d’«Israël», ces frontières artificielles qui séparent, contrôlent et asphyxient les territoires palestiniens au nom d’une prétendue «sécurité». Dans les deux cas, une rhétorique écologique ou sécuritaire masque une logique d’accaparement : ici, les terres du Sahel sont «restaurées» pour des bailleurs occidentaux ; là-bas, les terres palestiniennes sont «protégées» par des murs et des checkpoints. Ces frontières, qu’elles soient vertes (GMV), bleues (blocus maritime de Gaza) ou militaires (murs israéliens), tracent la même cartographie de la domination – une occupation qui se pare de mots nobles («développement durable», «sécurité») pour mieux nier les souverainetés.
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