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L’échec du pari sur la rue iranienne: Quand la crise revient frapper Washington

L’échec du pari sur la rue iranienne: Quand la crise revient frapper Washington
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Par Mohammad al-Ayyoubi*

Au départ, la confrontation entre Washington et Téhéran semblait suivre un scénario bien rodé dans la tradition stratégique américaine : exercer une pression extérieure intense — militaire, économique et psychologique — pour provoquer l’explosion des contradictions internes d’un régime jugé fragile. L’administration Trump croyait, comme avant elle d’autres, que le feu venu de l’extérieur embraserait la rue iranienne.

Mais les premiers mois du conflit ont rapidement démontré l’inverse : c’est la logique même de ce pari qui s’est effondrée.

Une société mal comprise

L’erreur de calcul américaine – partagée par «Israël» – repose sur une confusion classique: confondre la présence de divisions internes avec la capacité de ces divisions à se transformer en révolte politique.
L’histoire récente de l’Iran, notamment la guerre Iran-Irak (1980–1988), prouve au contraire qu’en temps de menace existentielle, la société iranienne se replie sur elle-même, renforce sa cohésion et transforme la survie nationale en priorité absolue.

Les tensions sociales et politiques, loin de provoquer l’effondrement du régime, sont mises entre parenthèses. Autrement dit : au lieu que les Iraniens se retournent contre leur pouvoir, ils se sont rassemblés derrière lui. La guerre, perçue comme une attaque contre l’Iran en tant que nation, a ravivé un patriotisme profond qui dépasse les clivages internes.

La répétition d’une erreur historique

Ce malentendu n’est pas nouveau. À la veille de la Révolution de 1979, les experts occidentaux annonçaient la stabilité du régime du Shah. L’histoire a montré le contraire.
Aujourd’hui, la même myopie opère dans l’autre sens : on a surestimé la fragilité du régime iranien. Dans les deux cas, la constante demeure : une incapacité à comprendre la société iranienne de l’intérieur et une dépendance excessive à des analyses externes, souvent influencées par des agendas politiques, notamment israéliens.

La guerre, facteur d’unité nationale

Le plan «israélo»-américain misait sur la combinaison d’une offensive militaire et d’une agitation interne. Mais en Iran, cette stratégie s’est retournée contre ses auteurs.
Pays au passé millénaire et à la conscience aiguë de sa souveraineté, l’Iran a perçu cette pression comme une agression contre son existence même. Les bombardements d’infrastructures civiles – écoles, logements, réseaux énergétiques – ont renforcé l’idée que la guerre ne visait pas le gouvernement, mais le peuple lui-même.
Le conflit a cessé d’être politique pour devenir existentiel.

Quand la crise se retourne contre Washington

L’échec du «pari iranien» a eu un effet boomerang : la rue qui devait s’embraser à Téhéran s’est enflammée à Washington.
Aux États-Unis, les manifestations contre la guerre ont pris une ampleur inédite : entre huit et neuf millions d’Américains seraient descendus dans la rue, dans plus de 3 000 points de rassemblement. Le slogan «Non aux rois» résonne comme un avertissement : la contestation vise désormais le dérèglement du pouvoir exécutif lui-même, accusé d’échapper aux équilibres constitutionnels.

Pour beaucoup, cette guerre rappelle les précédentes désillusions de l’Amérique – du Vietnam à l’Irak. Le sénateur Bernie Sanders a évoqué la «répétition des mêmes erreurs», tandis que le politologue John Mearsheimer a parlé d’une stratégie « condamnée dès ses prémisses », comparant la situation à celle du Titanic fonçant vers l’inévitable.

L’économie américaine sous tension

Si la pression iranienne n’a pas fait exploser Téhéran, elle a bel et bien secoué l’intérieur américain, notamment sur le plan économique.
La flambée du prix du pétrole – le baril dépassant les 120 dollars après les tensions dans le détroit d’Ormuz – s’est répercutée directement sur les prix du carburant, du transport et sur le coût de la vie.

Lorsque le citoyen américain relie cette hausse à la décision de guerre, la perception change : la guerre n’est plus une question de sécurité nationale, mais une menace pour le portefeuille quotidien. D’où l’évolution des slogans — de «Non à la guerre» à «Non à la vie chère». La guerre a perdu toute légitimité morale et politique.

Division dans la division

Le paysage politique américain traverse une fragmentation inédite, qualifiée par certains de «division dans la division».
Chez les démocrates, les clivages vont du rejet total du conflit à la prudente réserve. Chez les républicains, l’affrontement oppose les interventionnistes traditionnels aux partisans d’un repli isolationniste.
Résultat : une paralysie stratégique qui rend toute décision d’escalade risquée à l’approche des élections de mi‑mandat.

Les limites de la puissance

Cette guerre expose une vérité structurelle : la supériorité militaire n’assure plus la victoire politique.
L’Iran, fort de décennies d’expérience dans la guerre asymétrique et de solides relais régionaux, a su transformer la confrontation en un processus d’épuisement prolongé. Washington, lui, doit composer avec une opinion publique fatiguée, un système politique divisé et une économie sous pression.

La guerre, censée faire vaciller Téhéran, a fini par fragiliser Washington. Là où on attendait une fracture iranienne, c’est l’Amérique qui se découvre divisée.

Une puissance à la croisée des chemins

Au-delà du théâtre iranien, cette séquence révèle un phénomène plus profond : l’érosion progressive de la capacité des États-Unis à imposer leur volonté par la force.
Dans un monde désormais interdépendant, les guerres ne restent plus confinées aux champs de bataille – elles rebondissent, s’enracinent et redessinent les équilibres internes des puissances elles-mêmes.

La question n’est donc plus de savoir si Washington a mal évalué l’Iran, mais si ce nouvel échec marque le début d’une ère où l’hégémonie américaine révèle ses propres limites.

Traduit de l'arabe (original)

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