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L’embargo impérialiste contre Gaza, Cuba et l’Iran: asphyxier la population, semer la révolution, récolter la guerre

L’embargo impérialiste contre Gaza, Cuba et l’Iran: asphyxier la population, semer la révolution, récolter la guerre
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Par Catherine Castro

L’embargo est une arme paradoxale. Conçu comme un outil de punition collective, destiné à étouffer les révoltes et à soumettre les États rebelles, il se transforme souvent en carburant des résistances qu’il prétendait écraser.

À travers l’histoire, des blocus de l’Athènes antique aux sanctions modernes de l’ONU, cette mesure, présentée comme une alternative à la guerre, s’est révélée être une machine à fabriquer des ennemis — et, par là même, des héros. Le mécanisme est implacable : en asphyxiant les populations, en les privant de ressources vitales, en ciblant leur corps et leur dignité, l’embargo ne fait pas plier les régimes visés. Il radicalise les sociétés, pousse les citoyens à s’organiser en dehors des cadres traditionnels, et transforme la survie elle-même en acte de défiance.

Comment se comprend le basculement du rapport de force entre une superpuissance sans civilisation — les États-Unis, porteurs d’un modèle hégémonique purement économique et militaire — et des idéologies résilientes, qu’elles soient islamistes ou marxistes ?

L’embargo, outil de punition et de pouvoir dans l’histoire

Depuis l’Antiquité, l’embargo s’est imposé comme une arme silencieuse mais dévastatrice, un instrument de coercition économique et politique destiné à plier la volonté d’un ennemi — réel ou fabriqué. Bien avant les sanctions modernes, les cités grecques pratiquaient déjà l’embargos (de l’espagnol embargar, «saisir»), coupant les routes commerciales pour affaiblir un adversaire. Au Moyen Âge, la Ligue hanséatique (communauté commerciale qui va dominer l'Europe du Nord pendant près de trois siècles, en réponse au banditisme maritime suite au morcellement de l’Empire Romain) utilisait le blocus maritime pour soumettre les villes récalcitrantes, tandis que les empires coloniaux- portugais, français, espagnol- du XVIe au XXe siècle, en firent un levier systématique de domination : privation de ressources, asphyxie des économies locales, et soumission des populations par la faim et le manque.

Mais c’est au XXe siècle que l’embargo se mue en outil «légalisé» de punition collective, sous couvert de droit international. L’article 41 de la Charte des Nations unies (1945) en offre le cadre juridique : il autorise le Conseil de sécurité à imposer des «mesures n’impliquant pas l’emploi de la force armée», comme l’interruption des relations économiques, pour «maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales». Pourtant, derrière cette formulation neutre se cache une réalité brutale : l’embargo n’est pas un outil de paix, mais un acte d’autorité, souvent brandi par les puissances hégémoniques pour discipliner des États jugés déviants. Les exemples abondent : l’embargo américain contre Cuba (1960), toujours en vigueur soixante-six ans plus tard, celui imposé à l’Iran après la révolution islamique depuis 1979, ou le blocus «israélien» sur Gaza depuis 2007, avec la complicité de l’Égypte, transformé en laboratoire d’une guerre économique permanente.

L’embargo comme expropriation forcée des moyens de production

À Gaza, le blocus «israélien» ne se limite pas à interdire l’importation de biens : il détruit les infrastructures (usines, terres agricoles, ports), rendant impossible toute autonomie économique. Les Palestiniens sont réduits à une dépendance totale envers «Israël», y compris pour l’électricité, l’eau, et les matières premières. Leur force de travail, au lieu de produire pour leur propre société, est soit détournée (travail précaire en Israël), soit neutralisée (chômage de masse). L’aliénation atteint ici son paroxysme : le travailleur palestinien n’a même plus la possibilité de vendre sa force de travail — il est exclu du système productif lui-même. Le blocus «israélien» sur Gaza ne se contente pas de restreindre les importations ou les mouvements de personnes. Il détruit méthodiquement les infrastructures productives (usines, terres agricoles, ports, réseaux électriques et hydrauliques), transformant la bande de Gaza en un espace de «confinement économique». Cette stratégie s’inscrit dans une logique d’apartheid spatial qui se matérialise par trois mesures d’expropriation des moyens de production. Le contrôle des ressources, dans le sens où «Israël» régule l’accès à l’eau, à l’électricité, et aux matières premières, rendant toute autonomie économique impossible. Le démantèlement des moyens de production qui réduisent l’économie vacillante à une survie précaire. Enfin le travail aliéné avec des permis restrictifs qui réduisent la population à une main d’œuvre jetable.

En revanche, l’intelligence capitaliste (Banque Mondiale, Union Européenne et UNFPA) a estimé la somme de 70 milliards de dollars pour « reconstruire économiquement »’ Gaza post 7 octobre dans le mirage des oasis du golfe. Or, le gisement gazier de Gaza qui rentabilise 3 milliards de dollars par an ne suffit pas à satisfaire cet impératif économique, et l’instrument de contrôle se révèle être de papier. Le modèle économique des monarchies des golfes basé sur les investissements et les zones franches est incompatible avec la réalité de Gaza qui d’ailleurs est privé comme tous les territoires palestiniens occupés d’une souveraineté monétaire. La tentative d’un dinar palestinien dans les années 90 a été décapitée par les accords d’Oslo, et en 2021, l’autorité monétaire palestinienne a mené des études sur la cryptomonnaie mais la réalité macroéconomique entrave l’accomplissent de ce qui n’est que délire d’indépendance. Aujourd’hui il semble que la cryptomonnaie envisagée par le conseil clownesque de Paix est la monnaie d’échange contre un troken (jeton) de résistance qui achète des mirages en ligne. Bienvenue dans l’ère du capitalisme algorithmique sous occupation.

 À Cuba, le dollar, bien qu’officiellement rejeté, reste la monnaie des privilèges (tourisme, envois de la diaspora). L’embargo force les Cubains à doubler leur existence économique : d’un côté, le peso cubain (dévalué) pour le quotidien ; de l’autre, le dollar (illégal mais omniprésent) pour accéder aux biens plus chers, le plus souvent accessibles aux touristes. Cette schizophrénie monétaire (économie duale) est née d’une économie multicentrée unique au monde. Ou plutôt qui l’était depuis 27 ans, en 1994, après la chute de l’URSS. Jusqu’à la réforme monétaire en 2021, le commerce d’Etat fonctionnait en Pesos Cubains (CUP), tandis que les Tiendas De Recaudacion de Divisas (magasin de collectes de devises étrangères) sont crées en 1990 pour récolter les dollars des remeesas (diaspora). Les travailleurs du tourisme, les loueurs de chambres privées et les bénéficiaires des remesas reçoivent et gagnent en CUC (1 CUC=1 dollar américain) ainsi que les rouleurs des tabacs (les travailleurs des fabriques) qui gagnent en CUP (50 CUP par jour, soit 2 CUC) et reçoivent des primes (la valeur ajoutée de leur travail) des fabriques de cigare en CUC. C’est le travail à compte propre (trabajo por cuenta propia) Si l’état (police, agents de sécurité) contrôle officiellement la conversion, les Cubains esquissent des stratégies de résistance passive – la lucha (lutte) - qui prennent l’allure d’une économie parallèle désignée par les locaux par la «double morale» (doble moral). Le transit peu contrôlé entre le CUC et le CUP est le passage entre l’intérêt individuel et l’autre collectif. Le 1er janvier 2021, Raul Castro, alors président de la République cubaine, met fin à la doble monada, pour mettre fin aux fractures sociales à une période où le secteur touristique commence à s’essouffler. Cette réforme entend surtout protéger les allocations de ressources de l’Etat providence en matière de services santé et éducation, elle succède pourtant à une réforme constitutionnelle en 2018 qui reconnait la propriété privée (l’Etat reste le propriétaire des moyens de production).

L’Iran présente des différences structurelles avec Gaza et Cuba. Carrefour entre le Moyen-Orient, l’Asie centrale et le golfe persique, l’Iran est une puissance régionale aux ressources critiques. Quatrième réserve mondiale de pétrole, et deuxième réserve de gaz naturel, l’Iran négocie sous sanctions contrairement à Gaza et Cuba isolé diplomatiquement depuis 1960. Avec Gaza, enclave non reconnue internationalement, le blocus est non négociable, alors que l’Iran arrive à développer une stratégie du donnant- donnant : si les sanctions sur son programme nucléaire reviennent, il reprend ses activités nucléaires. L’Iran arrive à faire des alliances alternatives (Chine, Russie, Brics) pour contourner le dollar via le pétrole fantôme. Grace à son autonomie militaire et son économie diversifiée, l’Iran a un puissant pouvoir de rétorsion qui déstabilise la région, en soutenant financièrement et militairement les organisations de résistance (Hezbollah, Houties, Ashab el Kahf et Kataeb Hezbollah en Iraq) comme l’ont montré les soutiens plurifrontaux de Gaza en 2023-2024. En plus de ces particularités exceptionnelles, l’Iran est le monstre diabolique des Etats Unis d’Amérique dont 52 diplomates et 14 citoyens de l’Ambassade yankee furent pris en otage en 1979 par des étudiants khomeynistes. Depuis 1979, pas de représentation diplomatique en Iran (ni en Corée du Nord, au Bhoutan et en Syrie, á des dates différentes) qui est le seul pays à ne pas accueillir des bases militaires dans le golfe persique. Contrairement à Gaza et Cuba, le changement de régime en Iran a enclenché une humiliation durable du Grand Satan contraint de dégeler les avoirs iraniens et de restituer les dollars du chah déjà mort, en échange de la libération des otages. Depuis 2010, le durcissement criminel des sanctions américaines et européennes sur le secteur bancaire et le secteur énergétique, le contrôle des exportations de technologies sensibles ont préparé le terrain de l’accord du nucléaire de 2015, et ont fait de l’Iran une surpuissance régionale avec la guerre en cours 2026, contre la «furie comique» de l’administration Trump.

La guerre après l’embargo unilatéral: comment les idéologies survivent aux frappes et aux blocus

L’embargo n’est pas seulement une arme économique, mais le prélude à une guerre idéologique totale, où le capitalisme cognitif tel que théorisé par Toni Negri et Michael Hardt, repose sur l’exploitation des savoirs, des affects et des réseaux sociaux pour dominer. Mais face à des sociétés qui refusent de se soumettre à cette logique, l’embargo devient un champ de bataille idéologique.

La diplomatie du dollar n’est pas seulement une arme financière, mais une stratégie culturelle visant à imposer un mode de vie, une vision du monde et une hiérarchie des valeurs. Les États-Unis, en gelant les avoirs, en interdisant les échanges et en contrôlant les flux monétaires, cherchent à imposer leur hégémonie culturelle comme condition de la levée des sanctions. Pourtant, cette stratégie se retourne contre eux. À Cuba, Fidel Castro a résumé cette défiance en une phrase devenue mythique : «Vous n’aurez jamais Cuba», écho à la célèbre déclaration française «Vous n’aurez jamais l’Alsace-Lorraine». Cette phrase est une déclaration de guerre idéologique où la patrie (patria) prime sur la mort (muerte). Avant l’asphyxie totale qui a suivi l’enlèvement de Maduro, les files d’attente pour la nourriture, les coupures d’électricité et le manque de médicaments ne sont pas vécus comme des échecs du socialisme, mais comme des preuves de la cruauté impériale. Le gouvernement cubain a instrumentalisé ces souffrances pour créer un ennemi commun et unifier la population derrière le Parti communiste.  En Iran, la philosophie khomeiniste — centrée sur la défense des déshérités (mostad3afin) et la résistance à l’arrogance occidentale (estekbar) — a été réactivée par les sanctions. L’Iran ne se bat pas seulement pour son programme nucléaire, mais pour une vision du monde où l’Occident est l’ennemi éternel des opprimés, où la bataille de Karbalā’ (680 ap. J.-C.) et le martyre de l’imam Hussein ibn Ali (Paix soit sur Lui) deviennent des symboles éternels de la résistance islamique contre l’oppression. Le mantra national «Hayhat mina al-dhillah» («Jamais nous n’accepterons l’humiliation») est bien plus qu’un slogan — c’est une doctrine d’État.

Toni Negri parlait de l’ouvrier-masse — cette figure du prolétariat post-industriel qui résiste à l’exploitation non plus dans les usines, mais dans les rues, les réseaux et les imaginaires. À Cuba, en Iran et à Gaza, l’embargo a créé une nouvelle forme d’ouvrier-masse : non pas des travailleurs organisés en syndicats, mais des populations entières transformées en soldats d’une guerre idéologique. À Gaza, l’ouvrier-masse est le jeune Palestinien sans avenir, pour qui la résistance armée est la seule issue. En Iran, il est le croyant dans la Vilayat El Faqih pour qui le martyr est un devoir et un honneur. A Cuba, toute étude socio-politique de l’ile est abolie depuis 1960, et le «nouvel homme» est celui qui a purgé sa peine pour ses crimes contre «la morale révolutionnaire».

L’enjeu de cet article n’est pas de prédire la fin du non-alignement à Cuba, ou une nouvelle équation géopolitique après la «guerre hybride» de l’Occident contre l’Iran. Il s’agit plutôt d’analyser les mécanismes de résilience idéologique qui permettent à ces sociétés de résister à l’asphyxie économique, culturelle et militaire imposée par les puissances impérialistes. Cuba, l’Iran et Gaza montrent que la guerre la plus difficile à gagner n’est pas celle des armes ou de l’économie, mais celle des récits. Et dans cette bataille, l’Histoire – ou du moins, la manière dont elle est racontée, vécue et transmise – reste l’arme la plus puissante. «L’Histoire m’absoudra» disait Fidel Castro. Nos illusions aussi.

 

 

 

 

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