Accord de La Mecque: Le Pakistan peut-il combler le vide sécuritaire laissé par les États-Unis dans le Golfe ?
Assia Husseini
L’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé, à La Mecque, l’«Accord de La Mecque sur la défense commune», destiné à renforcer leur coopération militaire et à consacrer le principe de dissuasion collective entre les trois pays.
L’accord prévoit que toute attaque armée contre l’un des États signataires sera considérée comme une attaque contre les trois pays, établissant ainsi un engagement mutuel en matière de défense face aux menaces extérieures.
Il prévoit également de développer les différents domaines de coopération défensive entre Riyad, Ankara et Islamabad, ainsi que de renforcer leur coordination militaire et sécuritaire, afin de protéger les trois pays et de contribuer à la stabilité régionale et internationale.
L’accord instaure ainsi un cadre défensif tripartite réunissant les capacités militaires et l’industrie de défense turques, le potentiel militaire du Pakistan — seule puissance nucléaire musulmane — ainsi que le poids économique, politique et militaire de l’Arabie saoudite.
Des accords qui ne sont pas nouveaux
Le journaliste pakistanais Jaber Jaafari souligne dans une interview accordée à Al-Ahed que les accords de défense entre l’Arabie saoudite et le Pakistan ne sont pas nouveaux, mais remontent à plusieurs décennies.
Au début de la guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen, une coalition arabe ou islamique avait été annoncée sous le commandement de l’ancien chef d’état-major de l’armée pakistanaise, le général à la retraite Raheel Sharif.
Cette coalition n’a toutefois produit aucun résultat tangible sur le terrain, et le Pakistan n’est pas intervenu dans la guerre au Yémen, contrairement aux attentes de certaines parties.
Un autre accord de défense avait également été signé entre l’Arabie saoudite et le Pakistan il y a un peu plus d’un an. Cependant, Jaber Jaafari estime que ces alliances ne se transformeront pas facilement en engagements militaires concrets dans les différents conflits.
Pourquoi cet accord intervient-il maintenant ?
Concernant le choix du moment, le journaliste pakistanais explique que la signature de l’accord est liée aux circonstances régionales et internationales actuelles.
«Nous sommes entrés dans une nouvelle phase au Moyen-Orient en général et dans le Golfe en particulier. Je pense que les États du Golfe comprennent désormais que les États-Unis ne pourront pas continuer à assurer leur sécurité à leur place et qu’ils finiront, tôt ou tard, par quitter la région», affirme-t-il.
Selon lui, l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis ont compris, à la lumière des expériences précédentes, que les États-Unis ne sont pas en mesure d’empêcher les attaques susceptibles de les viser, d’autant plus qu’ils ont eux-mêmes éprouvé des difficultés à assurer leur propre défense lors de certaines confrontations.
La fonction principale de cet accord serait donc de contribuer à combler le vide sécuritaire susceptible d’apparaître dans le Golfe après un éventuel retrait américain, tout en préparant l’Arabie saoudite aux menaces auxquelles elle pourrait être confrontée à l’avenir.
«Je ne parle pas ici d’un avenir lointain, mais de développements qui pourraient survenir prochainement et qui seraient liés aux menaces israéliennes. C’est à partir de cette perspective que l’on peut comprendre le calendrier et les objectifs de l’accord», ajoute-t-il.
Les drones et les missiles au cœur des guerres futures
Selon Jaber Jaafari, l’avenir des conflits appartient aux drones et aux missiles, et non plus aux porte-avions ou aux avions de combat, quelle que soit leur puissance.
Dans ce contexte, l’Arabie saoudite et les autres États du Golfe ont le sentiment d’être encerclés par les menaces. Ils redoutent les risques provenant du Yémen, de l’Irak et de l’Iran, mais aussi d’«Israël».
Le journaliste considère cependant que l’Iran ne cherche pas à attaquer d’autres pays et qu’il n’a déclenché aucune guerre contre un autre État depuis la victoire de la Révolution islamique. D’après lui, les principaux défis auxquels l’Arabie saoudite est actuellement confrontée proviennent du Yémen et de l’Irak, notamment parce que ses relations avec ce dernier pourraient connaître une nouvelle détérioration.
Le Pakistan ne participera pas à une alliance contre l’Iran
Les relations entre le Pakistan et l’Iran sont aujourd’hui très bonnes. Jaber Jaafari estime même qu’elles ont atteint leur meilleur niveau depuis la création du Pakistan, particulièrement dans les domaines économique, sécuritaire et politique.
Il ne pense donc pas qu’Islamabad puisse rejoindre une alliance dirigée contre Téhéran, quelle qu’en soit la nature.
Au contraire, après la dernière guerre menée par «Israël» et les États-Unis contre l’Iran, le Pakistan aurait compris que la chute de l’Iran pourrait faire de lui la prochaine cible d’«Israël».
Pour cette raison, le gouvernement, la population et les institutions pakistanaises, notamment «l’État profond», souhaitent que l’Iran reste fort et capable de résister, car cela correspond aux intérêts stratégiques du Pakistan.
Dans quel cas le Pakistan défendrait-il l’Arabie saoudite ?
Jaber Jaafari considère que le Pakistan défendrait certainement l’Arabie saoudite si celle-ci était attaquée par «Israël», compte tenu de la solidité des relations militaires entre les deux pays.
L’Arabie saoudite a financé de nombreux projets militaires au Pakistan. La population pakistanaise serait également disposée à se tenir aux côtés du royaume en cas d’agression américaine ou «israélienne», notamment en raison de la place particulière qu’occupent les deux saintes mosquées et les lieux saints de l’islam.
Les limites opérationnelles de l’accord
Le nouvel accord ne constitue toutefois pas une rupture totale ni un précédent absolu. Il représente, dans une large mesure, une tentative de rassurer l’Arabie saoudite, alors que d’importantes différences politiques et stratégiques subsistent entre Riyad, Ankara et Islamabad.
La Turquie étant membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, elle ne peut participer à une guerre ou à une opération militaire sans tenir compte de ses engagements et de ses calculs internationaux.
Si une guerre éclatait, par exemple, entre le Pakistan et l’Inde, la Turquie interviendrait-elle militairement aux côtés du Pakistan ? L’Arabie saoudite enverrait-elle ses avions de combat ? Jaber Jaafari ne le pense pas.
De même, en cas d’intensification de la confrontation entre l’Arabie saoudite et le Yémen, il estime peu probable que le Pakistan intervienne militairement.
Si un conflit opposait l’Iran à l’Arabie saoudite, une intervention pakistanaise serait également improbable. La situation intérieure du Pakistan ne le permettrait pas et la grande majorité de la population pakistanaise soutiendrait l’Iran face aux projets israéliens et américains.
Le Pakistan cherche à combler le vide laissé par Washington
Les États-Unis finiront par quitter la région, mais ils ne s’opposent pas nécessairement à la constitution d’une alliance entre l’Arabie saoudite et le Pakistan. Islamabad exploite donc ces circonstances dans son intérêt, ce que Jaber Jaafari considère comme légitime.
Un vide sécuritaire pourrait apparaître dans la région du Golfe et les États du Golfe ne disposent que de peu d’options en dehors du Pakistan. Celui-ci a historiquement contribué à la formation des forces armées du Golfe en général et des forces saoudiennes en particulier.
Des soldats et des experts pakistanais sont également présents en Arabie saoudite depuis plusieurs décennies, dans le cadre d’une coopération militaire ancienne.
Après les États-Unis, le Pakistan apparaît ainsi comme l’un des principaux partenaires potentiels des pays du Golfe. Islamabad cherche à tirer parti de cette position afin d’obtenir des investissements ainsi que des avantages économiques, politiques et géopolitiques.
Le Pakistan pourrait donc élargir sa présence en concluant de nouveaux accords, non seulement avec l’Arabie saoudite, mais aussi, à l’avenir, avec le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis.
«Israël», principale menace potentielle pour l’Arabie saoudite
Jaber Jaafari estime que la principale menace susceptible de viser l’Arabie saoudite provient d’«Israël».
Si le royaume faisait l’objet d’une attaque «israélienne», le Pakistan se tiendrait certainement à ses côtés. L’Iran, la Turquie et d’autres pays musulmans pourraient également lui apporter leur soutien.
C’est, selon lui, la principale signification nouvelle et importante de l’accord. En revanche, considérer celui-ci comme une menace pour les pays musulmans voisins de l’Arabie saoudite ne serait pas justifié.
Les relations entre le Pakistan et l’Iran ont atteint un niveau particulièrement élevé, et la dernière guerre opposant l’Iran à «Israël» et aux États-Unis a confirmé la solidité de ces relations.
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