Épuisement des missiles intercepteurs américains : Washington entre-t-il dans une phase de vulnérabilité stratégique ?
Assia Husseini
L’armée américaine a considérablement entamé son stock de missiles essentiels au cours de la guerre contre l’Iran, faisant craindre un risque imminent de pénurie de munitions en cas de nouveau conflit majeur dans les prochaines années.
Selon plusieurs experts et des sources informées des dernières évaluations internes du département américain de la Défense, le risque de manque de munitions, notamment de missiles intercepteurs, est devenu particulièrement sérieux. Cette situation s’explique principalement par l’écart considérable entre le rythme d’utilisation de ces missiles et la capacité de l’industrie américaine à les remplacer.
Une consomthmation massive en sept semaines
D’après les derniers rapports, au cours des sept dernières semaines de guerre, l’armée américaine aurait utilisé au moins 45 % de son stock de missiles de frappe de précision, près de la moitié de ses missiles THAAD, conçus pour intercepter les missiles balistiques, ainsi qu’environ 50 % de ses missiles intercepteurs Patriot destinés à la défense aérienne.
Ces estimations reposent sur une analyse réalisée par le Center for Strategic and International Studies, le CSIS. Des sources informées indiquent qu’elles correspondent largement aux données classifiées détenues par le Pentagone concernant l’état réel des stocks américains.
Les chiffres officiels précis étant secrets, les estimations publiées sont généralement établies à partir des contrats d’armement, des quantités livrées, des rythmes de production, de la consommation opérationnelle et des informations divulguées par des responsables ou des sources au sein du département américain de la Défense.
Quel volume de missiles reste-t-il ?
Le CSIS estime que le stock américain de missiles Patriot serait désormais inférieur à 1 000 unités. Une estimation plus précise avance le chiffre d’environ 827 missiles. Quant au stock de missiles THAAD, il serait compris entre 250 et 278 unités.
Des sources ayant connaissance des données du Pentagone affirment que ces chiffres sont proches des évaluations internes du gouvernement américain, même s’ils n’incluent pas nécessairement les missiles en maintenance, en phase d’essai ou affectés à d’autres théâtres d’opérations.
D’autres estimations indiquent que, depuis le début de la guerre contre l’Iran, les États-Unis auraient utilisé environ 65 % de leur stock disponible de missiles Patriot et près de 38 % de leur stock de THAAD.
Les États-Unis ont-ils consommé 80 % de leurs missiles THAAD ?
Certains rapports médiatiques ont affirmé que les États-Unis avaient utilisé près de 80 % de leur stock de missiles THAAD. Ce chiffre n’a toutefois pas été officiellement confirmé et paraît supérieur aux estimations du CSIS ainsi qu’aux données évoquées par des sources proches du Pentagone. Il est probable qu’une partie de ces rapports fasse référence à environ 80 % du stock de THAAD rapidement mobilisable au Moyen-Orient, et non à l’ensemble de l’arsenal américain réparti à travers le monde.
Le chiffre de 80 % ne peut donc pas être considéré comme une donnée définitive concernant l’intégralité des stocks américains. Il illustre néanmoins l’ampleur de la pression subie par les unités de défense antimissile américaines déployées dans la région.
Le problème ne se limite pas au niveau des stocks
La gravité de la situation ne réside pas uniquement dans le nombre de missiles encore disponibles. Elle tient surtout à l’écart considérable entre le rythme de consommation opérationnelle et les capacités annuelles de production. Au cours de l’une des phases de la guerre, les États-Unis auraient utilisé plus de 1 700 missiles Patriot en l’espace d’environ cinq semaines, alors que leur production annuelle ne dépassait pas approximativement 600 missiles.
Cela signifie que les quantités utilisées en quelques semaines seulement pourraient nécessiter plusieurs années de production continue pour être entièrement remplacées, même en l’absence de nouveaux conflits.
La situation est encore plus complexe concernant les missiles THAAD. Les nouvelles livraisons ont été interrompues depuis août 2023 et ne devraient pas reprendre de manière significative avant 2027. Selon certaines estimations, la reconstitution du stock de THAAD pourrait nécessiter entre trois et huit ans, en fonction du niveau de financement, de la rapidité d’expansion des lignes de production et de la capacité des industriels à résoudre les difficultés affectant les chaînes d’approvisionnement.
Les missiles SM-3 également concernés
Les missiles navals SM-3, tirés depuis des bâtiments de guerre américains afin d’intercepter des missiles balistiques, n’ont pas été utilisés au même rythme que les Patriot et les THAAD. Leur stock reste toutefois limité, tandis que leur processus de fabrication demeure lent et complexe. Même si de nouvelles commandes étaient adoptées et financées rapidement, les premières livraisons produites à un rythme élargi pourraient nécessiter entre 36 et 39 mois.
Ce délai empêche les États-Unis de combler rapidement le déficit actuel. Tout nouveau conflit majeur au cours des prochaines années devrait donc être mené avec les capacités disponibles aujourd’hui, et non avec les missiles prévus dans le cadre de contrats dont la production à grande échelle n’a pas encore commencé.
Comment Washington tente de compenser les pertes ?
Face à cette situation, le Pentagone a signé des accords d’une valeur supérieure à trois milliards de dollars afin d’accroître la production des composants des missiles Patriot et THAAD, avec l’objectif de multiplier les capacités industrielles au cours des prochaines années. L’armée de terre américaine a également attribué un contrat de long terme susceptible d’atteindre 58,6 milliards de dollars pour la production de missiles PAC-3 MSE jusqu’en 2032. L’objectif est de doubler, voire de tripler progressivement les capacités de production d’ici à 2030.
Ces contrats ne signifient cependant pas que de nouveaux missiles seront disponibles immédiatement. L’expansion des lignes de production exige la construction de nouvelles installations, l’approvisionnement en matières premières et en composants électroniques, le recrutement et la formation de nouveaux employés ainsi que la résolution des problèmes touchant les chaînes logistiques. Washington devra donc attendre plusieurs années avant que ces investissements se traduisent par une augmentation significative de ses stocks opérationnels.
Signe supplémentaire de la gravité du manque, les États-Unis avaient déjà transféré vers le Moyen-Orient des missiles THAAD issus de stocks liés à leurs forces déployées en Corée du Sud. Cette mesure montre que Washington a commencé à redistribuer ses réserves à l’échelle mondiale, au lieu de se contenter des missiles initialement affectés à la région. Une telle politique pourrait cependant réduire le niveau de protection assuré sur d’autres fronts.
Une modification des règles d’engagement
L’épuisement progressif des stocks ne signifie pas que les systèmes américains de défense aérienne cesseront soudainement de fonctionner. Il pourrait toutefois imposer une transformation profonde de leur mode d’utilisation.
Le premier changement consisterait à durcir les règles d’engagement. Les forces américaines pourraient renoncer à lancer un missile intercepteur contre chaque cible détectée et réserver leurs munitions aux projectiles menaçant directement les bases militaires, les centres de commandement, les aéroports, les installations énergétiques et les infrastructures vitales.
Les forces américaines pourraient également être contraintes de laisser passer certains missiles ou drones visant des objectifs considérés comme secondaires, afin de préserver leurs intercepteurs pour les menaces les plus dangereuses.
Cette évolution traduirait le passage d’une stratégie visant à intercepter le plus grand nombre possible de cibles à une stratégie plus sélective, fondée sur la gestion des stocks, la hiérarchisation des menaces et l’évaluation des risques.
Le dilemme des fronts multiples
La gravité de cet épuisement tient également au fait que les missiles Patriot, THAAD et SM-3 ne sont pas exclusivement utilisés au Moyen-Orient. Ils constituent une composante essentielle de la protection des bases américaines et des alliés de Washington en Europe, en Asie de l’Est et dans la péninsule coréenne. En cas de conflit majeur avec la Chine ou de nouvelle confrontation dans la péninsule coréenne, les États-Unis pourraient avoir de grandes difficultés à répartir un stock limité entre plusieurs fronts simultanés.
Les missiles intercepteurs utilisés au Moyen-Orient sont précisément ceux dont Washington aurait besoin pour protéger ses bases au Japon, en Corée du Sud et à Guam contre les arsenaux chinois et nord-coréen.
Certaines études américaines décrivent ainsi la situation actuelle comme une «fenêtre de vulnérabilité stratégique», plutôt que comme un effondrement total de la défense aérienne américaine.
Les États-Unis disposent encore de capacités défensives importantes, mais ils pourraient ne plus être en mesure de maintenir la même intensité d’interception au cours d’une guerre prolongée ou de plusieurs conflits simultanés.
Une guerre d’usure industrielle et économique
La crise des missiles intercepteurs révèle une transformation majeure de la nature des guerres contemporaines. Un adversaire n’a pas nécessairement besoin de détruire militairement les batteries de défense aérienne américaines. Il peut chercher à les épuiser en lançant un grand nombre de missiles et de drones moins coûteux.
L’objectif consiste alors à obliger les États-Unis à employer des intercepteurs extrêmement chers et difficiles à produire contre des armes offensives parfois beaucoup moins coûteuses et plus faciles à fabriquer.
La confrontation ne se limite donc plus aux performances techniques et au taux de réussite des interceptions. Elle devient une guerre d’usure industrielle et économique, dans laquelle la capacité à produire des munitions, à remplacer les pertes et à poursuivre les opérations constitue un facteur décisif.
Les Etats Unis incapable de mener une longue guerre d’usure
Il serait inexact d’affirmer que les États-Unis ont entièrement épuisé leur stock de missiles intercepteurs. Ils se sont néanmoins rapprochés, pour certaines catégories de missiles, de niveaux critiques qui pourraient les empêcher de mener une longue guerre d’usure avec la même intensité d’interception que celle observée durant le conflit contre l’Iran.
En cas de nouvelle confrontation, Washington pourrait être contraint de transférer des munitions depuis d’autres fronts, de réduire le niveau de protection accordé à certaines bases ou à certains alliés, ou d’imposer des restrictions beaucoup plus strictes à l’utilisation de ses missiles intercepteurs. Le principal danger stratégique réside dans le fait que la capacité américaine à produire ces missiles demeure largement inférieure à leur rythme de consommation au cours des conflits de haute intensité.
La question centrale ne porte donc plus uniquement sur la capacité des systèmes américains à intercepter les missiles ennemis, mais sur leur aptitude à poursuivre ces interceptions pendant une période prolongée.
Dans les guerres futures, le vainqueur ne sera peut-être pas celui qui possède le système de défense le plus avancé, mais celui qui sera capable de produire davantage de missiles et de poursuivre leur lancement plus longtemps.
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