Guerres pour le contrôle des artères énergétiques… Comment l’Axe de la Résistance contrecarre-t-il le plan «Israël Holding»?
Par Mohammad Husseini*
Les déclarations politiques des dirigeants «israéliens» révèlent régulièrement les motivations géopolitiques qui sous-tendent la perpétuation par l’Occident—et Washington en particulier—des grands conflits à travers le monde, notamment au Moyen-Orient. Ces déclarations mettent à nu les objectifs coloniaux et économiques de ces guerres. Elles dépassent ainsi le simple exercice de communication médiatique à vocation politique intérieure, offrant un aperçu clair, bien que succinct, des plans et projets stratégiques que les décideurs de Washington et de «Tel-Aviv» s’efforcent de mettre en œuvre.
Dans ce contexte, la déclaration du «ministre israélien de l’Énergie», Eli Cohen, appelant explicitement à «faire d’Israël la principale voie de transit pour le pétrole du Golfe, en contournant les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb», et liant cette ambition à la réalisation de la «paix» et à la normalisation des relations avec l’Arabie saoudite, expose sans détour les intentions coloniales passées et présentes. Elle révèle ainsi la véritable nature économique et technique de ce que l’on appelle le «Nouveau Moyen-Orient».
Il va de soi que cette déclaration n’est ni une remarque spontanée ni une gaffe politique de la part d’un responsable. Elle s’inscrit plutôt dans le cadre d’une confirmation déclarée de l’achèvement d’un ancien projet occidental-européen-américain, reformulé dans ses outils et dans sa mise en œuvre, afin de servir de fondement économique et énergétique à la redéfinition de l’ordre mondial et à la consolidation de l’unipolarité financière et géoéconomique dans la région. Cet objectif est atteint en transformant la géographie arabe et ses vastes ressources—s’étendant du Golfe à la Méditerranée—en de simples voies logistiques au service de la suprématie de l’entité sioniste et de la sécurisation de sa profondeur stratégique.
Les Racines de la Géographie Coloniale
L’idée de transporter les ressources énergétiques de la région du Golfe par des ports et des voies navigables sous influence occidentale ou sous contrôle «israélien» direct n’est pas apparue soudainement, ni n’est une conséquence du conflit actuel. Il s’agit plutôt du prolongement d’une stratégie ancienne, dont les contours ont été esquissés par le colonialisme traditionnel après la Première Guerre mondiale. Suite au partage de la région par l’accord Sykes-Picot, les puissances coloniales britannique et française ont cherché à relier les gisements pétroliers émergents d’Irak et du Golfe aux ports méditerranéens par des oléoducs terrestres. L’objectif était d’assurer un approvisionnement énergétique continu aux usines européennes, sans avoir à traverser des voies maritimes vulnérables, ni à entreprendre le long voyage autour du cap de Bonne-Espérance.
L’exemple le plus frappant de cette ingénierie géoéconomique est l’oléoduc transirakien (IPC), reliant les ports de Kirkouk–Banias et de Kirkouk–«Haïfa», ainsi que l’oléoduc transarabe (Tapline), construit au milieu du XXe siècle afin de transporter le pétrole saoudien des gisements orientaux à travers la Jordanie et la Syrie jusqu’au port de Zahrani, au sud du Liban.
Les États-Unis, héritiers de l’influence coloniale européenne dans la région après la Seconde Guerre mondiale, ont compris que le contrôle des voies énergétiques constituait le principal levier pour dominer le système économique mondial. Avec l’essor de la mondialisation dans les années 1990 et la signature des accords de Camp David, de Madrid et d’Oslo, l’entité sioniste a tenté de traduire cette dimension géographique en un cadre politique et économique officiel. Le document «Nouveau Moyen-Orient», rédigé par Shimon Peres et publié sous forme de livre, a servi de manifeste fondateur à une vision reposant sur l’intégration organique d’«Israël» dans la région.
Cette intégration devait être réalisée en combinant, d’une part, la technologie et les capitaux «israéliens» avec les capacités de sécurité occidentales, et, d’autre part, les vastes ressources financières et les richesses naturelles arabes. Les idées de Peres ont constitué le fondement idéologique de ce que l’on appelle aujourd’hui les projets régionaux modernes, au premier rang desquels figurent le Corridor économique Inde–Moyen-Orient–Europe (IMEC) et les plans visant à relancer et à développer des oléoducs alternatifs, tels que l’oléoduc «Eilat»–«Ashkelon».
Ces projets constituent l’infrastructure solide évoquée par Eli Cohen : des voies ferrées, des réseaux d’oléoducs et des liaisons numériques intégrés pour former une alternative terrestre et logistique qui contourne totalement les voies navigables historiques.
Quel est ce projet ? Quels sont ses objectifs stratégiques et internationaux ?
L’objectif apparent de la proposition de Cohen consiste à offrir les ports «israéliens»—tels que «Haïfa», «Eilat» et «Ashkelon»—comme une alternative sûre et stable aux voies navigables traditionnelles, exposées aux dynamiques de conflit régional et aux équilibres de dissuasion.
Cependant, les véritables enjeux de ce projet dépassent largement la simple facilitation logistique ou la réduction des coûts d’assurance maritime. Il vise à créer une nouvelle réalité géopolitique, aux objectifs stratégiques complexes. Parmi les plus importants :
Premièrement : éliminer l’importance géographique des détroits arabo-iraniens
Contourner les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb revient à priver stratégiquement de leur base de pouvoir les pays riverains—principalement l’Iran et le Yémen. De plus, détourner le flux de pétrole et de gaz vers l’ouest, en direction de la mer Méditerranée, par des oléoducs et gazoducs, prive ces détroits de leur importance géopolitique et empêche leur usage comme levier ou moyen de dissuasion face aux politiques impérialistes occidentales.
Deuxièmement : transformer «Israël» en une entité structurante de l’architecture énergétique régionale
Le projet vise à faire passer l’entité sioniste du statut de «base militaire avancée» ou d’«entité étrangère entourée de murs» à celui de moteur central et de canal obligatoire pour l’économie régionale. Lorsque «Tel-Aviv» contrôle les points de sortie des pipelines, les ports d’exportation et les stations de pompage, elle dispose nécessairement d’un «droit de veto» économique et politique sur les États exportateurs du Golfe. Elle acquiert ainsi la capacité de faire chanter ces pays et de leur imposer sa volonté dans tout conflit futur.
Troisièmement : protéger l’unipolarité américaine et contrer les projets concurrents
La proposition sioniste s’inscrit dans le contexte d’un conflit mondial intense opposant, d’un côté, Washington et ses alliés, et, de l’autre, le bloc de l’Est incluant la Chine, la Russie et les pays BRICS, dont l’Iran. Washington cherche à entraver l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie en reliant le Golfe à «Israël», empêchant ainsi Pékin de nouer des partenariats stratégiques indépendants avec les États du Golfe. Ce projet vise également à contrecarrer tout rapprochement géoéconomique entre les pays de la région et les organisations internationales opposées à l’hégémonie occidentale.
Quatrièmement : rendre la normalisation structurelle, et non optionnelle
Les sionistes tentent de transformer la normalisation—de simples accords écrits ou de relations diplomatiques superficielles—en une «intégration structurelle et organique» irréversible. Lorsque les infrastructures vitales du pétrole saoudien et du Golfe se connectent aux ports israéliens, toute décision politique arabe de rompre les relations ou de soutenir la cause palestinienne devient une menace directe pour les intérêts économiques vitaux de ces mêmes pays.
Outils, moyens et subjugation des volontés
L’adoption d’un projet d’une telle ampleur stratégique, qui redessine la carte et bouleverse l’équilibre historique de la région, contraint Washington et «Tel-Aviv» à dépasser la diplomatie douce. Ils s’appuient désormais sur une combinaison d’instruments de puissance, à la fois douce et coercitive, visant à anéantir toute capacité de résistance des peuples et des nations de la région et à les soumettre.
Parmi ces instruments, les plus importants sont :
Premièrement : les guerres directes et la destruction systématique
La force militaire est employée pour écraser toute entité ou tout État qui fait obstacle, géographiquement ou politiquement, à la mise en œuvre de ce projet. Les guerres en cours et le ciblage des pays de l’axe de résistance constituent une tentative persistante d’éliminer ces forces et de détruire leurs infrastructures ainsi que leurs capacités de dissuasion, ouvrant ainsi la voie aux projets coloniaux logistiques.
Deuxièmement : le renversement des régimes et la diffusion d’un «chaos créateur»
La stratégie de déstabilisation des États-nations de l’intérieur passe par le soutien aux guerres civiles, aux conflits sectaires, aux blocus et aux luttes intestines—des méthodes américaines éprouvées. L’objectif est de transformer les pays entourant «Israël» (comme la Syrie, l’Irak, le Liban et le Yémen) en «États faillis» ou en entités fragmentées et non viables, afin qu’ils soient incapables de prendre une décision souveraine rejetant l’annexion de la région par l’entité sioniste.
Troisièmement : l’assujettissement économique et le chantage financier
Washington utilise les institutions financières internationales (comme le FMI et la Banque mondiale) ainsi qu’un régime de sanctions sévères (comme la loi César) comme instruments d’asphyxie économique. Les populations de la région sont ainsi contraintes de choisir entre la pauvreté généralisée et l’effondrement financier total, ou la soumission aux accords de sécurité et économiques «israélo»-américains—dans l’illusion d’une «prospérité en échange de la souveraineté».
Quatrièmement : la manipulation et l’ingénierie politique
Par la pression et l’intimidation des régimes en place dans la région, sous couvert d’un prétendu «danger extérieur» ou d’une «menace intérieure», il s’agit de garantir la protection américano-«israélienne» comme condition de leur survie. Il en résulte la transformation de ces régimes en instruments serviles, privés de toute marge de manœuvre, contraints d’appliquer les plans occidentaux même lorsqu’ils vont à l’encontre des intérêts nationaux et patriotiques de leur peuple.
Quelles sont les conséquences stratégiques pour le Liban, les États du Golfe et la région ?
La mise en œuvre du projet évoqué par Eli Cohen ne se limiterait pas à une simple modification des routes maritimes pétrolières. Elle aurait des répercussions désastreuses pour l’avenir de toute la région. On peut en entrevoir les principaux contours.
Premièrement : la transformation des États du Golfe en entités soumises et le pillage de leurs richesses
Si certains dirigeants du Golfe croient à tort que le lien logistique avec «Israël» garantira la sécurité de leurs approvisionnements énergétiques et leur accès facilité aux marchés occidentaux, l’analyse de la réalité démontre exactement le contraire.
Cette connexion entraînerait plusieurs conséquences stratégiques, parmi lesquelles :
• L’érosion de la souveraineté, «Israël» transformant les ports et les stations de pompage en instruments d’extorsion. En cas de différend politique ou économique, «Tel-Aviv» pourrait couper l’approvisionnement économique vital de ces pays ou imposer des frais de transit et d’assurance exorbitants.
• Le pillage systématique des ressources : la dépendance économique conduirait au détournement des revenus pétroliers et gaziers du Golfe vers des entreprises israéliennes et occidentales de technologie et de sécurité, sous couvert de «maintenance», de «protection» et de «modernisation du réseau». De fait, la richesse du Golfe deviendrait un simple financement du maintien de l’hégémonie sioniste, au détriment d’un développement véritable au service des peuples arabes.
Deuxièmement : l’étranglement économique permanent du Liban et la marginalisation de sa position historique
Ce projet constitue une menace existentielle pour le Liban et pour son rôle régional, notamment par :
• La marginalisation des ports libanais. Historiquement, le Liban est en concurrence géographique avec les ports israéliens. Par conséquent, le détournement des routes énergétiques et maritimes vers «Haïfa» et «Ashkelon» paralyse de fait les ports de Beyrouth et de Tripoli, perpétuant ainsi l’étranglement économique du Liban et le privant de transit arabe.
• Le pillage des ressources maritimes : l’entité sioniste, par l’imposition de rapports de force, chercherait à contrôler les gisements de pétrole et de gaz de la Méditerranée orientale, soit en s’appropriant directement des gisements partagés, soit en paralysant la capacité du Liban à extraire et à exporter. Dans les deux cas, le port libanais deviendrait vulnérable et incapable de se redresser.
Troisièmement : le démantèlement de la sécurité nationale arabe et la liquidation de la cause palestinienne
La mise en œuvre de ce projet mènerait à la disparition définitive du concept interconnecté de «sécurité nationale arabe», remplacé par une doctrine de sécurité régionale menée par «Israël» et soutenue par Washington. Dans ce contexte, la cause palestinienne ne serait plus qu’un «obstacle logistique» surmonté. Ne subsisteraient alors que le peuple palestinien lui-même, confronté à une solution de déplacement forcé ou au siège d’enclaves sécuritaires, anéantissant tout espoir de création d’un État palestinien indépendant avec Al-Qods pour capitale.
L’Axe de la Résistance et l’Iran contrecarrent le projet colonial
Face au vaste plan américano-sioniste visant à subjuguer la région et à la ramener sous la tutelle occidentale par de nouvelles méthodes, l’Axe de la Résistance, mené par la République islamique d’Iran, constitue un rempart stratégique empêchant la région de sombrer dans un système de servitude absolue.
La confrontation menée par cet axe ne se limite pas à la dimension militaire directe. Elle s’étend à une lutte centrée sur la géographie économique et la souveraineté nationale. Ces forces s’appuient sur plusieurs mesures dont les plus importantes sont :
Les forces de résistance ont réussi à déjouer la stratégie de «sécurité libre» de l’entité sioniste, en démontrant que la géographie israélienne et les ports présentés comme des «alternatives sûres» sont, en réalité, des zones fragiles, incapables d’assurer la stabilité des entreprises internationales.
Les attaques de missiles et de drones visant les ports sionistes (comme le port d’Eilat, dont le trafic maritime aurait été paralysé) ont prouvé aux entreprises internationales et aux États du Golfe que compter sur «Israël» comme corridor énergétique sûr n’est qu’une illusion coûteuse, tant sur le plan sécuritaire qu’économique.
• Établissement de la souveraineté des routes maritimes : grâce au rôle actif et direct des forces armées yéménites en mer Rouge et à Bab el-Mandeb, ainsi qu’au rôle de l’Iran dans le détroit d’Ormuz, l’axe a démontré sa capacité à imposer une dissuasion maritime. Ces fronts ont adressé un message clair à Washington et à «Tel-Aviv»: la géographie islamique et arabe est infranchissable, et les droits de ses populations ne sauraient être bafoués par des oléoducs et des voies de contournement. Tout projet ignorant les droits et la souveraineté de la région resterait à portée des armes de la résistance.
• Soutien aux options d’indépendance et de souveraineté : l’Axe de la Résistance propose un modèle d’autosuffisance et de production militaire indépendante, rompant ainsi la dépendance vis-à-vis des puissances étrangères. La résilience de la République islamique d’Iran—face à des décennies de sanctions financières et économiques—ainsi que le développement de ses capacités technologiques et militaires constituent un pilier stratégique pour les mouvements de résistance et pour tous les États qui rejettent l’hégémonie et affirment qu’une alternative à la soumission aux arrangements américains existe bel et bien.
• Protection de l’identité et des ressources de la région : l’Axe cherche à empêcher la liquidation de la cause palestinienne, en vertu de son rôle de défenseur du droit historique de la nation sur ses lieux saints et son territoire. Ce faisant, il ne défend pas seulement une zone géographique donnée, mais l’avenir des ressources arabes et islamiques et la dignité nationale. Il souligne que le pétrole, le gaz, les ports et les voies navigables doivent servir le développement et l’indépendance des peuples, et non constituer des pions entre les mains de dirigeants occupants de la Maison Blanche et de «Tel-Aviv».
L’illusion de l’hégémonie et l’inévitabilité de la libération
La déclaration du ministre israélien de l’Énergie, Eli Cohen, montre que le cœur du conflit dans la région ne réside pas dans un simple différend frontalier, mais dans une lutte existentielle opposant deux projets stratégiques diamétralement contraires.
Le premier est un projet colonial occidental-israélien qui considère l’Asie occidentale comme une simple entité géographique gouvernée par des groupes tribaux (selon l’expression de Tom Barrack), dépourvue d’autonomie, dont les ressources doivent être pillées et les corridors contrôlés afin de garantir la pérennité de l’unipolarité américaine et la domination sioniste.
Le second est un projet de libération souveraine mené par l’axe de la résistance, qui considère que la région appartient à ses peuples. L’indépendance des nations, la protection de leurs ressources et leur véritable développement ne peuvent être atteints par la normalisation et la soumission à l’oppresseur. Ils ne peuvent l’être qu’en acquérant les leviers de la puissance, en respectant les droits historiques et en rejetant toute forme d’hégémonie étrangère.
Face à l’inévitabilité de la confrontation entre ces deux camps, les plans d’intégration économique et les oléoducs censés être tracés s’effondreront inévitablement. Cela se produira sous l’effet de la prise de conscience, par les peuples de la région, de ce qui est ourdi pour leur destin et leur avenir, et sous l’effet de la fermeté des fronts de Résistance, qui ont prouvé que la volonté des peuples attachés à leurs terres et à leur souveraineté est plus forte que tous les projets coloniaux.
