
Après la guerre, les peuples du Moyen-Orient parviendront-ils à construire un système en dehors de toute hégémonie?
Par Mohammad al-Ayyoubi*
Lorsque les grandes guerres prennent fin, la question décisive n’est pas seulement de savoir qui a gagné et qui a perdu. Elle porte surtout sur l’ordonnancement politique, économique et culturel qui naîtra des ruines. C’est précisément à ce moment que les peuples du Moyen-Orient se trouvent aujourd’hui confrontés à un dilemme historique. La guerre récente n’a pas été uniquement une confrontation militaire entre États et puissances rivales : elle a mis en évidence une crise plus profonde touchant l’architecture de l’ordre régional qui a structuré la région au cours du dernier siècle, ainsi que les fondements sur lesquels repose l’hégémonie étrangère depuis la fin de la Première Guerre mondiale.
Depuis plus d’un siècle, l’Asie occidentale est souvent traitée comme une sphère d’influence plutôt que comme une région dotée du droit à l’autodétermination. Dans les capitales occidentales, la région a trop fréquemment été observée à travers le seul prisme de l’énergie, des routes maritimes et des marchés stratégiques, au détriment de la réalité d’un espace où coexistent des peuples partageant des histoires communes, où les cultures s’imbriquent et où les intérêts se répondent. Des premiers accords de partage coloniaux aux guerres successives en Irak, en Syrie, au Liban, en Palestine et au Yémen, l’objectif central est resté le même : empêcher l’émergence d’une puissance régionale indépendante, capable de gérer ses ressources et sa sécurité sans tutelle extérieure.
Cependant, les transformations récentes—notamment la guerre qui a secoué la région jusqu’en 2026—ont conduit de nombreux observateurs à reconsidérer des hypothèses présentées comme immuables depuis des décennies. Ces événements ont démontré les limites de la puissance militaire occidentale et montré qu’une supériorité technologique écrasante ne se traduit pas nécessairement par la capacité d’imposer une volonté politique. Ils ont également révélé que les sociétés et les États soumis à la pression, au siège et à l’hostilité durable développent une capacité croissante d’adaptation et de recherche d’alternatives.
Dans ce contexte, l’enjeu ne se limite plus à l’avenir de l’Iran, de la Turquie ou d’États arabes isolés. Il concerne désormais l’avenir de l’ensemble de la région. La question centrale est la suivante : les peuples d’Asie occidentale peuvent-ils saisir cette opportunité historique pour bâtir un nouvel ordre régional affranchi de toute hégémonie, ou la région retombera-t-elle dans un cycle de dépendance et de conflits, visant à la maintenir dans un épuisement perpétuel ?
L’hégémonie qui a engendré le chaos
Depuis l’effondrement de l’Empire ottoman, le projet occidental dans la région ne s’est pas fondé sur la construction de la stabilité, mais sur la gestion de l’instabilité. Les frontières politiques ont été dessinées de façon à produire des crises continues. Des entités politiques fragiles, constamment placées sous protection extérieure, ont été créées. Des contradictions ethniques, sectaires et nationales y ont été délibérément nourries, puis transformées en instruments de pression durable.
Il ne s’agissait pas d’un simple échec de planification. Au contraire, ce dispositif répondait à une logique stratégique. Les puissances coloniales comprenaient que le contrôle direct était coûteux. Elles ont donc privilégié une hégémonie plus efficace : permettre aux sociétés de gérer—ou de subir—leurs propres conflits internes, tout en maintenant la richesse, ainsi que les décisions stratégiques, sous l’influence des centres de pouvoir extérieurs.
Pour cette raison, la cause palestinienne n’a pas été uniquement le combat d’un peuple occupé. Elle est aussi devenue un pilier essentiel de l’ordre régional : l’existence d’une entité de colonisation soutenue par l’Occident au cœur de la région offrait un moyen permanent de remodelage des équilibres et empêchait la concrétisation de toute unification ou intégration.
Toutefois, les événements des dernières décennies ont également exposé les limites de cette équation. Les guerres supposées reproduire l’hégémonie occidentale ont souvent produit l’effet inverse : elles ont érodé l’image même de la puissance occidentale. À chaque nouveau conflit, les doutes se sont renforcés, dans la région comme à l’extérieur. La question de savoir si les États-Unis et leurs alliés étaient capables de gérer le système international de la même manière qu’après la Guerre froide s’est imposée avec davantage d’insistance.
La fin de l’unilatéralisme et le début d’un vide
L’une des transformations les plus marquantes révélées par la guerre récente est le recul net de l’unilatéralisme occidental. Le monde qui s’est dessiné après l’effondrement de l’Union soviétique n’existe plus sous la même forme. De nouvelles puissances ont émergé, l’équilibre économique mondial s’est modifié, et les États émergents—ainsi que les puissances de taille moyenne—aspirent désormais à davantage d’indépendance.
Au Moyen-Orient, cette dynamique se manifeste de manière tangible. Des pays qui dépendaient presque entièrement de la protection occidentale en matière de sécurité commencent à réévaluer leur position. Par ailleurs, l’usage répété et massif des sanctions économiques a poussé de nombreux acteurs à rechercher des options financières et commerciales en dehors du système occidental traditionnel.
Pour la première fois depuis des décennies, l’idée de construire des accords régionaux indépendants apparaît comme une option réaliste, et non comme un simple slogan idéologique. Pourtant, le déclin de l’hégémonie ne conduit pas automatiquement à l’émergence d’un nouvel ordre. L’histoire enseigne que les vides géopolitiques sont souvent plus dangereux que l’hégémonie elle-même, si les puissances locales ne disposent pas des capacités nécessaires pour les combler à travers des projets clairs, stables et cohérents. C’est précisément ce dilemme qui se trouve aujourd’hui au cœur des préoccupations de la région.
Lorsque les bases américaines ont perdu leur immunité stratégique
Le coût imposé par l’Iran ne s’est pas limité à la hausse des prix de l’énergie ni à l’instabilité des marchés mondiaux. Il a aussi touché l’un des piliers les plus ancrés de la doctrine militaire américaine : le concept de «protection de la puissance». Les fuites et analyses rapportées après la guerre—y compris des évaluations internes au sein des institutions américaines—indiquent que les frappes iraniennes n’auraient pas visé uniquement les bases comme infrastructures physiques, mais aussi le cadre conceptuel qui rendait possible le déploiement militaire américain dans la région.
Les réseaux radar, les systèmes d’alerte précoce et les dispositifs de défense aérienne—dont les coûts atteignent des centaines de milliards de dollars—auraient subi des dommages significatifs et des perturbations graves. Ces systèmes constituent depuis des décennies l’épine dorsale de l’hégémonie américaine. Leur fragilisation a ouvert un débat à Washington sur la pertinence du maintien de bases permanentes dans un environnement où les missiles de précision et les drones peuvent menacer des infrastructures stratégiques à un coût relativement plus faible.
Ce qui est particulièrement significatif, ici, ne tient pas seulement aux dégâts matériels. Il s’agit surtout de l’érosion d’une image de supériorité absolue qui servait à dissuader les adversaires. Lorsque des bases conçues comme instruments de sécurité deviennent des sources de risques, la question qui se pose au sein de l’establishment américain n’est plus uniquement «comment gérer la guerre», mais aussi «comment justifier le maintien du même modèle d’hégémonie militaire en Asie occidentale».
Cette équation gagne en importance alors que le débat s’intensifie aux États-Unis au sujet de l’avenir de leur présence militaire dans la région. La guerre a soulevé non seulement la question de la capacité de l’Iran à résister à la pression, mais aussi celle de la capacité de Washington à assumer le coût d’un réseau de bases construit sur des hypothèses datant du début du XXIe siècle. Si la guerre a démontré une chose, c’est que la supériorité technologique ne suffit plus à garantir le monopole de la dissuasion.
C’est dans cette logique qu’il faut comprendre la prudence américaine actuelle : la prochaine confrontation éventuelle ne se mesurerait pas uniquement au nombre de missiles disponibles, mais également à la volonté—et à la capacité—des États-Unis d’accepter des risques stratégiques plus complexes et plus coûteux qu’auparavant. Plus important encore, au-delà de l’ampleur des dommages, c’est le postulat stratégique lui-même qui est mis à nu : la conviction que la supériorité technologique permettrait d’assurer un contrôle permanent et un monopole durable de la dissuasion.
Pour les pays hôtes, la réalité devient souvent inverse des promesses initiales. Au lieu de les protéger, cette présence augmente le risque d’être pris pour cible et multiplie les menaces sécuritaires et économiques. Ainsi, lorsque des bases censées garantir la sécurité deviennent une source de vulnérabilités, la question n’est plus seulement comment limiter l’influence américaine. Elle devient aussi : ce modèle hégémonique est-il viable ?
Dans cette perspective, l’idée de construire un système de sécurité régional indépendant gagne en importance. Non comme projet idéologique, mais comme réponse pragmatique à l’inefficacité croissante du modèle de sécurité qui a dominé la région ces dernières décennies.
La logique des intérêts plutôt que celle des axes
Les décennies passées ont été marquées par de lourdes conséquences, en raison de politiques d’axes et de conflits à somme nulle. Chaque camp percevait l’autre comme une menace existentielle, tandis que des puissances extérieures exploitaient ces craintes pour étendre leur influence.
L’expérience a pourtant montré que la persistance de cette logique mène à l’épuisement de tous les acteurs. La Turquie ne peut pas consolider une influence stable uniquement à travers une rivalité continue avec ses voisins. Les États arabes ne peuvent pas se développer dans un cadre régional durablement instable. D’où la nécessité de passer d’un équilibre fondé sur la terreur à un équilibre fondé sur les intérêts.
L’édification d’un nouvel ordre régional ne suppose pas une convergence idéologique entre Arabes, Iraniens, Turcs et Kurdes. Elle exige plutôt une compréhension mutuelle, où les intérêts communs priment sur les points de friction. Commerce, énergie, eau, voies maritimes, transport, environnement et sécurité alimentaire : l’ensemble de ces enjeux rend la coopération indispensable, et non optionnelle.
Comme l’Europe a su, à travers le charbon et l’acier, ériger les fondations d’un projet d’unification, l’Asie occidentale possède des atouts d’intégration encore plus puissants : une position géographique exceptionnelle, de vastes ressources naturelles, une population importante et des marchés naturellement interconnectés.
Le Levant et la Mésopotamie : le cœur géographique du nouvel ordre
S’il existe un espace capable d’incarner l’idée d’intégration régionale, c’est bien le Levant et la Mésopotamie. Historiquement, cette région n’a pas fonctionné comme une simple addition d’États distincts. Elle a davantage ressemblé à un réseau interconnecté de villes, de cultures et de routes commerciales. Les liens sociaux et économiques y demeurent plus forts que les frontières politiques imposées par les accords du siècle dernier.
Tout projet régional authentique devrait d’abord commencer par la reconnexion à cette géographie. Il ne s’agit pas de supprimer les États ni de modifier brusquement les frontières. L’objectif est d’atténuer le poids des frontières et de les transformer en corridors de coopération plutôt qu’en lignes d’isolement.
Les liaisons ferroviaires transfrontalières, les réseaux électriques partagés, les projets énergétiques et hydriques, ainsi que l’ouverture des marchés économiques constituent des outils concrets capables de remodeler la région de manière progressive et durable—plus efficacement que de grands slogans politiques.
Le rôle croissant de l’Asie
À mesure que l’influence relative de l’Occident recule, l’Asie s’impose comme un acteur central pour l’avenir de la région.
La Chine, par exemple, n’envisage pas le Moyen-Orient sous l’angle d’une domination militaire directe, mais comme un espace lié à la protection de ses intérêts commerciaux et de ses chaînes d’approvisionnement. Les grands projets de connectivité économique, comme l’initiative «la Ceinture et la Route», offrent à la région une opportunité de s’intégrer aux nouveaux réseaux économiques mondiaux. Parallèlement, l’expansion de cadres de coopération comme les BRICS ou l’Organisation de coopération de Shanghai permet aux pays de diversifier leurs relations internationales.
Cependant, pour tirer pleinement profit de ces opportunités, il est essentiel de préserver une vigilance stratégique. Il ne s’agit pas de remplacer une dépendance par une autre. L’objectif n’est pas de passer d’une hégémonie occidentale à une hégémonie orientale, mais de construire un équilibre permettant aux États de la région de conserver leur indépendance décisionnelle.
Le principal obstacle : les divisions internes
Malgré toutes les possibilités offertes, le principal obstacle demeure interne plutôt qu’externe. Les divisions sectaires et nationalistes, alimentées par des décennies de conflit, continuent de menacer tout projet d’unification. De plus, les élites politiques et économiques issues de l’ancien ordre pourraient ne pas être enclines à le transformer : leurs intérêts sont souvent liés à la survie de ce système.
Par ailleurs, certaines crises persistantes—notamment la cause palestinienne—restent des plaies ouvertes, susceptibles d’être instrumentalisées pour semer le chaos.
Sans traiter ces problèmes de manière juste, globale et cohérente, il sera difficile de construire un ordre régional stable.
Une opportunité unique
L’histoire ne donne pas chaque jour aux nations des opportunités exceptionnelles. L’Asie occidentale se trouve aujourd’hui face à l’un de ces moments rares qui pourraient redéfinir son avenir pour des décennies.
La guerre récente a montré les limites du pouvoir extérieur, mis en lumière la fragilité des anciens modèles hégémoniques et remis au centre la question de l’indépendance régionale, avec une clarté rare depuis des décennies. Toutefois, la réussite de cette transformation n’est pas garantie.
Les puissances qui ont profité de la fragmentation de la région ne renonceront pas facilement à leurs privilèges. Elles tenteront d’utiliser tous leurs leviers politiques, économiques et médiatiques pour prolonger les divisions. Dès lors, le défi réel ne réside pas uniquement dans la confrontation aux forces extérieures. Il réside aussi dans la capacité des populations et des élites régionales à dépasser les intérêts particuliers et à élaborer une vision commune de l’avenir.
Le choix qui se présente aujourd’hui à l’Asie occidentale n’est pas entre hégémonie et chaos. Il se situe entre la persistance d’une dépendance sous des formes renouvelées et la construction d’un ordre régional indépendant, fondé sur des intérêts mutuels, un développement partagé et une sécurité collective.
Si la guerre a révélé les limites du pouvoir, l’après-guerre révélera celles de l’imagination politique. Les nations ne façonnent pas leur avenir seulement grâce à leurs ressources. Elles le façonnent aussi par leur capacité à concevoir un monde différent et à œuvrer à sa réalisation. À cet instant historique, imaginer un ordre régional affranchi de toute hégémonie pourrait constituer le premier pas vers son émergence.
Traduit de l’arabe (original)