Les limites de la force: Comment les hypothèses sécuritaires de Netanyahu au Liban se sont-elles effondrées ?
Par Jihad Haydar*
Il n’est pas prématuré d’affirmer que la doctrine sécuritaire de Netanyahu approche d’un point de rupture. Après l’échec de l’hypothèse selon laquelle le Hezbollah aurait été pris au piège stratégique tendu par «Israël» à la suite de l’incident des six missiles du 2 mars, des aveux de hauts gradés militaires ont confirmé l’ampleur des erreurs d’évaluation «israéliennes». Ils ont reconnu avoir mal estimé les capacités du Hezbollah, ainsi que les conséquences potentielles de la guerre 2024. Ils ont également indiqué que cette guerre ne répondait plus à l’objectif du démantèlement du parti, car atteindre un tel dessein exigerait une stratégie de long terme qui dépasse le cadre strictement militaire.
Tout cela a mis en évidence une crise plus profonde, liée non seulement à l’exécution d’une politique, mais au cadre intellectuel qui a guidé l’approche des instances politiques et sécuritaires «israéliennes» à l’égard du Liban depuis le début du conflit. Le problème ne tient plus essentiellement à la taille des forces militaires «israéliennes» ni à l’ampleur des dégâts infligés à ses adversaires. Il tient, plus fondamentalement, à la validité des hypothèses mêmes sur lesquelles repose sa doctrine de sécurité.
Ce concept reposait sur une conviction centrale : la sécurité pourrait être obtenue grâce à une supériorité militaire durable ; la dissuasion pourrait remplacer les compromis politiques ; et l’élargissement continu de la liberté d’action militaire d’«Israël» finirait par réduire, à terme, les menaces pesant sur l’entité «israélienne». Dans cette logique, «Israël» pensait pouvoir transformer le Liban—d’une menace persistante—en un espace d’opérations placé sous son hégémonie. Il croyait aussi que le Hezbollah pourrait être progressivement éliminé par des frappes incessantes, soutenues par une pression cumulative.
Cependant, la guerre a montré que ces hypothèses comportaient une faille structurelle profonde.
«Israël» n’était pas confronté à un acteur isolé de son environnement. Il faisait face à une composante d’un système régional qui s’est redéfini au cours du conflit, en s’appuyant sur l’unité des arènes opérationnelles et sur l’interconnexion des fronts. Dès lors, chaque fois qu’«Israël» a tenté de traiter le Liban comme une question indépendante, les événements ont ramené cette question dans un cadre plus vaste. Cela s’est traduit par l’intégration du Liban dans le mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran, ce qui a assuré sa participation au cessez-le-feu et à la fin de la guerre. Ainsi, ce que «Tel Aviv» percevait comme une frontière limitée a commencé à se fondre dans une seule équation régionale globale.
C’est à ce stade que la crise du concept de sécurité israélien s’est manifestée avec davantage de clarté.
Selon la logique traditionnelle de la sécurité «israélienne», l’escalade de la force est censée réduire l’ampleur de la menace. Or, l’expérience libanaise après le Déluge d’Al-Aqsa a démontré l’inverse : la force n’a plus été un instrument d’élimination, mais un outil de gestion de la menace. Elle est devenue un moyen de contenir plutôt qu’une méthode pour résoudre. Malgré sa supériorité militaire écrasante, «Israël» s’est avéré incapable de convertir ses succès opérationnels en une réalité politique et sécuritaire durable.
Autrement dit, «Israël» a réussi à augmenter sa capacité de frappe, tout en échouant à accroître sa capacité à remporter une victoire décisive.
C’est précisément là que se situe le cœur du problème.
L’objectif ultime de tout concept de sécurité n’est pas l’exercice de la force pour lui-même, mais la création d’un environnement plus sûr et plus stable. Or, la guerre a révélé que l’expansion de la liberté d’action militaire d’«Israël» s’est accompagnée d’une augmentation de l’incertitude stratégique. Au lieu d’utiliser la force brute pour assurer la sécurité de l’occupation et de ses colons, la situation sécuritaire à l’intérieur d’«Israël» s’est détériorée.
Au lieu de se détacher de l’Iran, le Liban s’est retrouvé davantage intégré aux dynamiques régionales. Au lieu de se voir apaisé, le front nord est devenu plus instable et plus susceptible d’exploser à la moindre secousse liée aux événements régionaux. Et au lieu de s’installer comme un espace de stabilité, la dissuasion exige désormais d’être constamment réaffirmée, au moyen du recours à la même force.
On peut donc soutenir que ce qui s’est effondré n’est pas seulement une politique ou un plan opérationnel. C’est une conception même de la sécurité qui s’est trouvée remise en cause.
Netanyahu partait de l’idée que la sécurité se construit en imposant sa volonté à l’adversaire. La guerre a pourtant démontré qu’au sein du nouvel environnement régional, la sécurité dépend désormais moins de la simple capacité à contrôler le niveau de violence, et davantage de la capacité à façonner l’environnement stratégique lui-même. Dans ce cadre, la capacité à relier les différents fronts n’est pas moins déterminante que la capacité de destruction de l’autre.
C’est ici que se révèle un paradoxe majeur : plus «Israël» cherche à écarter le Liban de l’équation régionale, plus il y est ancré. Plus il tente de réduire le rôle du Hezbollah dans la définition des règles d’engagement, plus les acteurs internationaux et régionaux se sentent tenus de le considérer comme un facteur incontournable. Et plus «Israël» recourt à la force pour éliminer la menace à sa frontière nord, plus il constate que cette menace ne se limite plus à cette frontière.
Ainsi, l’effondrement du concept de sécurité de Netanyahu à propos du Liban ne constitue pas tant un échec militaire direct qu’une remise en question du postulat qui a orienté la pensée israélienne pendant de nombreuses années : l’idée selon laquelle la supériorité militaire, en elle-même, pourrait garantir une sécurité durable. Les événements ont montré que la force peut modifier plusieurs équilibres, mais qu’elle ne peut pas, à elle seule, remodeler durablement la géopolitique, rompre l’interdépendance entre les acteurs politiques, ni imposer la stabilité à un environnement régional toujours plus complexe et interconnecté.
Par conséquent, «Israël» se trouve aujourd’hui confronté à un dilemme inédit depuis des décennies: il dispose d’une capacité militaire considérable, mais d’une capacité bien plus limitée à la transformer en un système de sécurité stable. C’est le signe le plus évident d’une crise de sa doctrine de sécurité, qui ne s’est pas seulement fracturée, mais qui s’est également brisée au contact du terrain—au Liban—et, face au Hezbollah.
*Traduit de l’arabe (original)
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