Angry Lady Mary accuse l’ami de Trump
Par Catherine Castro
Tout commence par un film de 1963. Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock racontait l’angoisse pure : des milliards de corneilles et de mouettes se retournent sans raison contre les humains. Pas de message politique, pas de dieu ni de prophète. Juste la peur. Soixante ans plus tard, ces mêmes oiseaux ont déserté le cinéma pour coloniser nos écrans sous d’autres formes : jeux vidéo, séries, puis parodies générées par intelligence artificielle.
Le film d’Hitchcock, détourné par le jeu Angry Birds, puis par l’IA, est devenu un prétexte pour parler de la guerre, du Hezbollah, d’«Israël», et de nos propres hypocrisies. Mais la métaphore la plus frappante, je l’appelle «Angry Lady Mary». Ce n’est pas une vidéo générée par ordinateur.
C’est un cliché selfie authentique pris à Ebl, dans le Sud-Liban, par un soldat «israélien» fichant une cigarette allumée entre les lèvres de la statue de la Vierge Marie. Cette image, jamais dénoncée par une instance étatique du gouvernement libanais nous conduit à poser la question : qui, au Liban, décide de ce que l'on voit et de ce que l'on tait ? La réponse engage une bataille des idées qui se joue à trois niveaux : juridique, militaire et politique.
Au niveau juridique
Des réalités juridiques différentes parcourent la foi et la pratique religieuse des croyants.
En France, depuis la loi du 29 juillet 1881, le blasphème n'existe plus comme infraction. Les croyances, les symboles et les dogmes religieux ne sont pas protégés contre les critiques, même virulentes, pourvu qu'elles ne dérivent pas vers l'injure ou la provocation à la haine. La laïcité assume le «droit au blasphème» – douloureux pour les croyants, mais constitutionnellement garanti.
Aux États‑Unis, le cheminement a été plus chaotique. Au XIXe siècle comme en France sous l'Ancien Régime, le blasphème était pénalement sanctionné dans plusieurs États. Ce n'est qu'à partir des années 1940 que la Cour suprême, invoquant le Premier amendement et le principe de non‑établissement, a vidé ces lois de leur substance. Désormais, même représenter la Vierge Marie en costume d'ours ou ridiculiser le prophète Mahomet relève de la liberté d'expression, sous réserve des menaces de mort que peuvent attirer les auteurs.
La loi de 1929, héritée du mandat britannique sur «Israël» sanctionne les offensives contre les religions, responsables entre autres des massacres de Hébron en 1929. En «Israël», la satire politique est mieux tolérée que la satire religieuse qui reste tabou. L’article 173 du Code Pénal interdit de heurter les sensibilités religieuses.
Le Liban, lui, a fait un autre choix. L'article 473 (mars 1943) de son code pénal punit quiconque blasphème le nom de Dieu en public d'un emprisonnement d'un mois à un an. Le mépris public des rituels religieux devenus monnaie courante sur les chaines libanaises est aussi sanctionné par l’article 474, jusqu’à trois années de prison. À quoi s'ajoutent la loi nº382 de 1994 sur l'audiovisuel, dont les critères vagues («respecter l'ordre public et les bonnes mœurs, éviter de susciter l'esprit de corps ethnique ou religieux») «permettent facilement de toucher à tout ou presque», et l'article 384 qui réprime l'outrage au chef de l'État. En septembre 2025, quatorze organisations libanaises et internationales de défense des droits humains, dont Human Rights Watch et la Fondation Samir Kassir, ont appelé le Parlement à garantir que le nouveau projet de loi sur les médias respecte la liberté d'expression, notamment en décriminalisant le blasphème, la diffamation et les critiques envers les fonctionnaires. Par ce silence assourdissant face à la cigarette fichée dans la bouche de la Vierge d’Ebl, le Liban semble valider par avance le projet de loi de 2025 : l’outrage réel devient tolérable, au point que le soldat ennemi occupant agit comme s’il était un simple citoyen libanais, libre de profaner sans craindre la prison que l’on réserve aux blasphémateurs locaux.
Ce contraste met en évidence un paradoxe : tandis que les démocraties occidentales ont constitutionnalisé le droit de critiquer les religions, le Liban criminalise le blasphème – mais ne sanctionne pas la profanation réelle des symboles chrétiens quand elle vient d'un État étranger ennemi.
Aux niveaux militaire et idéologique
Le philosophe italien Antonio Gramsci distinguait la «guerre de mouvement» (affrontement frontal) de la «guerre de position» – cette conquête lente du consentement culturel par l'hégémonie idéologique. C'est précisément cette guerre des positions qui se joue aujourd'hui au Liban sur le terrain des images.
«Israël» pratique une guerre de mouvement classique – bombardements, incursions, assassinats ciblés. Mais elle mène aussi une guerre de position : en détruisant systématiquement les lieux de culte chrétiens, en vandalisant les statues, en humiliant symboliquement la Vierge d'Ebl, elle s'attaque au socle identitaire des communautés, érodant leur volonté de résistance par l'anéantissement de leurs repères symboliques. Gramsci voyait dans l'hégémonie culturelle le véritable verrou du pouvoir ; le vandalisme stratégique israélien agit en miroir, en cassant ce verrou de l'extérieur.
Du côté libanais, la réponse à cette guerre des positions est inversement proportionnelle à l'offense. Une cigarette entre les lèvres de la Sainte Marie, acte réel, ne déclenche aucune levée de boucliers nationale, encore moins chrétienne. Un couvent rasé à Yaroun suscite des condamnations timides, aussitôt relativisées par l'argument sécuritaire «israélien». Les médias libanais, contraints par la loi nº382 et surtout par une autocensure paralysante, invisibilisent les images de la résistance (vrais drones, vrais exploits) tout en dramatisant les polémiques blasphématoires les moins fondées. La bataille des idées, pour Gramsci, se gagne dans la société civile, par les intellectuels organiques, par la production culturelle. Au Liban, cette bataille a été abandonnée : nous avons laissé l'ennemi définir nos symboles, et nos propres croyants se sont habitués au silence.
Les destructions de biens chrétiens dans le Sud-Liban ne sont pas des «dommages collatéraux». Elles relèvent d'une anthropologie systématique de la négation de l'autre, où la violence symbolique précède et accompagne la violence physique. Dans les conflits contemporains, «l'atteinte à la beauté et à la culture précède, en signe annonciateur, la destruction de masse» : s'acharner sur un couvent, un clocher, une statue, c'est signifier que l'identité de l'adversaire n'a pas de droits.
L’ennemi sioniste a officiellement décrété une «Hezbollah kill zone» au sud du fleuve Litani, depuis Avril – une zone où toute présence est systématiquement traquée, où les frappes sont quotidiennes, où la population civile est poussée à l'exode. Dans cet espace militarisé, la destruction des symboles religieux devient une composante de la stratégie. Le père Charles Naddaf, curé de Yaroun, résume l'impuissance : «Ils détruisent les maisons et les lieux de culte, et personne ne les en empêche».
Au niveau politique ou les dérives spectaculaires du pouvoir
Pendant qu'«Israël» mène cette guerre des symboles, le président libanais Joseph Aoun affiche publiquement son amitié avec Donald Trump – homme dont le nom reste lié, par les témoignages non vérifiés judiciairement mais largement diffusés, à l'affaire Epstein. Que Joseph Aoun ne soit pas impliqué, soit. Mais sa proximité avec une figure si controversée envoie un double message implicite à son propre peuple : d'une part, «ma légitimité internationale est garantie par Washington, quoi qu'il arrive» ; d'autre part, «ceux qui critiqueraient cette alliance devraient réfléchir aux conséquences».
Ces dérives spectaculaires ne sont pas seulement diplomatiques ; elles menacent silencieusement la liberté d'expression intérieure. Car un président qui se proclame intime d'un homme accusé de pratiques sexuelles déviantes installe un climat où l'on hésite à le critiquer. Aoun n’y est pas impliqué, mais sa proximité avec un homme entouré de scandales sexuels est, pour beaucoup de Libanais, une source de honte silencieuse. L’autocensure prend alors la place de la censure d'État, plus efficace encore : les citoyens libanais ne savent plus très bien s'ils se taisent par crainte de l'État ou par crainte de briser l'union nationale – mais le résultat est le même.
Le rire qui manque et le silence qui tue
Imaginez une satire qui mettrait en scène «Angry Lady Mary» survolant le palais de Baabda, tandis que le président, transformé en oiseau vert à cravate, supplierait «l'ami Trump de ne pas se fâcher. Cette caricature n'existe pas – non parce qu'un décret l'interdirait, mais parce que personne ne la crée. Comme le remarque Gramsci, la domination s'exerce d'abord dans les têtes. Au Liban, elle s'est installée si profondément que les intellectuels organiques – journalistes, artistes, humoristes – ont déserté le champ de bataille culturel. La guerre des positions est perdue d'avance, faute de combattants.
Derrière cette «Angry Lady Mary» se cache pourtant une mémoire bien plus ancienne. Au début du XXe siècle, l’historien Samuel Krauss a compilé des légendes médiévales juives où des figures juives profanent des statues de Marie : ils crachent, frappent, sont punis par des miracles. Plus récemment, Károly Dobos, professeur d’études juives à Budapest, a étudié un Atlas Marianus juif du XVIIIe siècle, une satire où l’auteur Jonah Rapa tournait en ridicule treize sanctuaires mariaux, raillant jusqu’à la Vierge d’Atocha (statue romaine à Madrid qui représente la Sainte Marie assise sur son trône avec l’enfant Jésus. C’est une Vierge noire et de petite taille) qui «guérit la chlorose» (décoloration des feuilles vertes des végétaux). Le miracle divin serait manipulé par la nature donc.
Ces textes sont le produit d’une époque de haines religieuses réciproques. Les chrétiens accusaient les juifs de meurtres rituels, les juifs répondaient en caricaturant le culte marial.
Hitchcock avait compris que l'horreur naît quand on ne distingue plus l'agresseur de la victime. Au Liban, nous sommes devenus incapables de nommer les outrages. Une cigarette sur Marie, un couvent rasé, une «killer zone» militaire, un président qui pavane avec un ami embarrassant – toutes ces réalités coexistent sans provoquer de colère publique. La loi libanaise punit le blasphème d'un chrétien contre Dieu, mais pas la profanation de la Vierge par un soldat étranger. La loi française et américaine, elles, auraient permis la satire – mais pas l'indifférence. Gramsci nous rappelle que l'hégémonie se conquiert par la culture. En abandonnant cette bataille des images, nous avons laissé l'ennemi stratégique imposer ses symboles, tout en refusant de critiquer nos propres faiblesses.
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