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Croisades modernes: comment Trump a transformé la foi en produit dérivé et le pape Leon XIV en résistant

Croisades modernes: comment Trump a transformé la foi en produit dérivé et le pape Leon XIV en résistant
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Catherine Castro

«Nous sommes une nation sous Dieu — et nous le serons toujours.»
Donald Trump, septembre 2025

Avec cette déclaration, prononcée lors d’un rassemblement au musée de la Bible, Donald Trump ne se contente pas de réaffirmer l’identité religieuse des États-Unis. Il privatise le salut de l’humanité en transformant la politique étrangère américaine en une croisade moderne, où la frontière entre foi et impérialisme s’estompe. L’annonce, la même année, du lancement d’America Prays invitant les Américains à se réunir chaque semaine par groupes de dix ou plus pour prier  pour la nation, pour le peuple, et pour la paix dans le monde». Lors de son discours, il a également déclaré :

«L’Amérique a toujours été une nation qui croit au pouvoir de la prière. Nous ne nous excuserons jamais pour notre foi. Nous ne renoncerons jamais à nos droits donnés par Dieu. Nous défendrons nos libertés, nos valeurs, notre souveraineté, et notre liberté. Et avec l’aide des incroyables communautés de foi de ce pays, nous ferons de cette époque le véritable Âge d’or de l’Amérique.»

Cette fusion entre messianisme et soft power, salut humain privatisé et prière offensive, s’inscrit dans une stratégie plus large de mobilisation religieuse, où la prière devient un outil de cohésion nationale et de légitimation politique, où «la prière n’est pas seulement une affaire privée, mais un témoignage public de notre dépendance à Dieu» (Franklin Graham, président du Samaritain’s Purse une organisation chrétienne évangélique humanitaire).

Une croisade géopolitique, nouvelle forme de l’impérialisme philanthropique

Lancée en partenariat avec des organisations comme Pray.com (réseau social-chrétien), Hallow (application mobile de prière catholique), et des centaines d’églises (dont 180 Church et Calva) «America Prays» est un outil de soft power et une stratégie de marché qui rappelle, mutatis mutandis, le capitalisme de consommation analysé par Jean Baudrillard.

Pour Baudrillard, le capitalisme avancé ne se contente pas de vendre des objets : il marchandise les signes, les émotions, et même les croyances. «America Prays» illustre cette logique à plusieurs niveaux : Pray.com et Hallow transforment la dévotion en contenu digital, avec des abonnements premium, des notifications push pour «ne pas manquer sa séance de prière», et des «défis spirituels» à partager sur les réseaux sociaux. La prière devient une performance mesurable, un produit de consommation où l’on «accumule» des bénédictions comme on collectionne des likes.

Comme le note Baudrillard dans «La Société de consommation» (1970), le capitalisme ne vend pas un objet, mais un rêve — ici, celui d’une Amérique bénie, élue, et invincible, une délaïcisation du fameux rêve américain.

La prière devient un marqueur identitaire, un moyen de se distinguer des «autres’’ (les «non-croyants», les «globalistes», les «islamistes», «les communistes»).

Baudrillard parlerait d’un simulacre de communauté : une illusion de solidarité nationale, fabriquée par des algorithmes et des campagnes marketing, où la «communion» spirituelle est en réalité une consommation collective d’un récit politique. Le capitalisme détruit le réel pour le remplacer par le désir de reconquérir le réel. Après le self made man, l’homo americanus devient un soldat spirituel dont les prières performantes remplacent les armes pour les mêmes enjeux de domination et d’exclusion. Comme les croisades justifiaient la guerre au nom de Dieu, «America Prays» offre un cadre moral aux sanctions contre l’Iran ou au soutien aux régimes anti-chiites (comme l’Arabie saoudite ou le Pakistan sunnite).

Dans ce contexte, l’Asie du Sud, terre de tensions religieuses ancestrales entre chiites et sunnites, devient le théâtre d’une nouvelle guerre sainte, où l’évangélisme trumpiste joue le rôle d’accélérateur de conflits.

L’Asie du Sud, espace des nouvelles croisades américano- sionistes anti-chiisme

En Asie du Sud, cette dynamique se traduit par le financement d’églises et de médias évangéliques pour «convertir» ou «protéger» les chrétiens locaux (Au Pakistan les hazaras chiites minoritaires sont ciblés par des groupes sunnites extrémistes soutenus par des fonds saoudiens et américains).  Les chrétiens du Pakistan sont persécutés et exploités dans les guerres d’influence entre Washington et Téhéran. Et la diabolisation de l’Iran, présenté comme une menace existentielle pour les «valeurs chrétiennes», reprenant les thèmes du «choc des civilisations» (Huntington).

Alors que les responsables américains (comme Marco Rubio) accusent les dirigeants iraniens de fonder leur géopolitique sur un «fanatisme théologique», des témoignages de militaires américains révèlent que la guerre contre l'Iran est également interprétée dans les rangs de l'armée américaine comme l'accomplissement d'une prophétie biblique, notamment la bataille du prophète Ezechiel (versets 38-39) et l’Armageddon. Selon la Military Religious Freedom Foundation (MRFF), des officiers américains auraient déclaré que Donald Trump a été «oint par Jésus» pour déclencher l'Armageddon. Une «euphorie eschatologique» est décrite chez certains commandants.

Selon l’apocalypse de Jean dans le Nouveau Testament, les esprits démoniaques rassemblent «tous les rois de la terre» pour le combat « du grand jour du Dieu tout-puissant» (Apocalypse 16:14). C'est le point culminant de la «Grande Tribulation» (une période de trois ans et demie pendant laquelle l’humanité connait toutes sortes de châtiment divin). Les armées du monde entier s'assemblent à Harmaguédon (la montagne de Meggido, une colline dans l’Israel biblique pour affronter les forces divines menées par Jésus-Christ revenant sur terre. Dans l’interprétation symbolique chrétienne (catholique, orthodoxe, protestantisme libéral), ce n'est pas un événement à déclencher par des humains, mais l'aboutissement de la Providence.

Armageddon est une métaphore de la lutte ultime entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres. Il représente la victoire définitive du Christ sur Satan à la fin de l'histoire humaine. 

Au XIXe siècle, le prédicateur et pasteur protestant John Nelson Darby développe le dispensationalisme, une interprétation littérale de la Bible divisant l’histoire en «dispensations» (périodes) menant à l’Apocalypse. La 7e période est celle du règne millénaire du Christ, pendant 1000 ans de paix sur terre. La bataille d’Armageddon est l’un des évènements qui annoncent la 7e période. 

Par ailleurs, selon cette interprétation de la Bible, la bataille qui se base sur le livre d’Ezechiel, une coalition de cinq nations (souvent identifiées comme telles : Perse/Iran, Cush /Ethiopie, Soudan, Pouth/ Tunisie, Libye, Gomer/Caucase, Togarma/Anatolie orientale) attaque Israël. Cette coalition menée par Gog venu du pays du Magog (région identifiée par certains comme l'actuelle Russie ou les steppes d'Asie centrale) est détruite par Dieu avant que Jesus Le Messie ne règne encore.

Dans la théologie de John Darby, la bataille d'Ézéchiel est la première grande guerre du Moyen-Orient dans les «derniers jours». Elle implique la Russie (Magog) et l'Iran (Perse). Armageddon (Apocalypse Saint Jean) vient plus tard, après la Grande Tribulation.

Pour récapituler, la bataille d'Ézéchiel est une guerre où une coalition menée par la Russie et incluant l'Iran (Perse) attaque Israël. Dieu la détruit par des miracles. Dans la tête de certains évangéliques américains, c'est la prochaine guerre à venir – et ils pensent qu'elle est en train de commencer avec le conflit actuel contre l'Iran.

Armageddon est la bataille finale entre Dieu et Satan à la fin du monde. Pour certains chrétiens américains, c'est une guerre littérale à venir en «Israël» impliquant l'Iran, et ils veulent l'accélérer. Pour la plupart des autres chrétiens, c'est une image symbolique de la victoire du bien sur le mal.

Sous l'administration Trump, des sénateurs (John Cornyn) assistent à des sermons sur la «fin des temps» liés à l'opération Epic Fury. Des plaintes émanent de plus de 200 unités militaires, selon lesquelles des commandants d’unités auraient dit aux troupes que leur déploiement en Iran faisait partie d’un plan divin. Mais c’est Pete Hegseth, secrétaire à la Guerre, et animateur de télévision, qui incarne le plus explicitement cette croisade moderne. Affichant ostensiblement sa foi chrétienne, il arbore un tatouage «Deus Vult» («Dieu le veut»), la devise emblématique des croisades médiévales, ainsi qu’une croix de Jérusalem tatouée sur la poitrine – deux symboles chargés d’une histoire de conquêtes au nom de Dieu. Lors d’un point de presse sur la guerre contre l’Iran la semaine dernière, Hegseth a même exhorté les Américains à s’agenouiller et à prier Jésus pour la victoire des forces américaines au Moyen-Orient.

La stratégie américano-«israélienne» contre les chrétiens d’Orient : de l’entrave cultuelle à la normalisation forcée

Notre analyse croisée de quatre dynamiques récentes – restrictions d'accès aux lieux saints chrétiens à Jérusalem, entraves à la mission de l'ambassadeur du Vatican au Liban, retrait de l'armée libanaise des villages chrétiens du sud, et ambition américaine de se poser comme seule garante de leur sécurité – révèle une stratégie coordonnée visant à déposséder les chrétiens d'Orient de leurs protecteurs traditionnels pour les contraindre à une normalisation avec Israël sous couvert d'une rhétorique eschatologique.

Pour la première fois «depuis des siècles», la police «israélienne» a physiquement empêché le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem (plus haute autorité catholique romaine en Terre sainte), d'accéder à la basilique du Saint-Sépulcre pour y célébrer la messe du dimanche des Rameaux le 29 mars 2026. La custode (récipient qui contient le pain béni) de Terre sainte (représentant franciscain) a subi le même refus. Selon le Patriarcat latin, c'est «la première fois depuis des siècles» qu'un tel empêchement se produit. Les autorités ont invoqué des raisons de sécurité liées à la guerre contre l'Iran, mais les chefs d'Églises y voient une rupture unilatérale du statu quo historique. Les restrictions ont également contraint les commerces du quartier chrétien à fermer, vidant le lieu saint de sa vie religieuse et économique habituelle. L'OCI (Organisation de la Coopération Islamique), la Ligue arabe et l'Union Arabe ont condamné ces mesures comme une «agression contre les lieux saints chrétiens» et un «défi aux résolutions internationales»

L’entité sioniste a donc imposé une interprétation unilatérale des règles de sécurité, rompant un équilibre multiséculaire. Ce contrôle unilatéral de l'accès aux lieux saints à Jérusalem ne se limite pas aux murs de la Vieille Ville : il s'étend au territoire libanais, où la liberté de mouvement du représentant direct du Saint-Siège est elle-même entravée, coupant ainsi les communautés chrétiennes de leur soutien moral et humanitaire.
Le nonce apostolique (ambassadeur du Vatican) Paolo Borgia a organisé plusieurs convois humanitaires à destination des villages chrétiens de la frontière sud (Debl, Rmeish, Alma al‑Shaab). Le 7 avril 2026, son convoi, escorté par des soldats français de la FINUL, a dû opérer un demi-tour après avoir été pris pour cible par des tirs, avec des véhicules endommagés. Les habitants de ces villages refusent de partir malgré les ordres d'évacuation «israéliens», se sentant «abandonnés» par l'armée libanaise et livrés aux affrontements entre l'armée ennemie et les résistants du Hezbollah. Le Vatican a officiellement été saisi par le gouvernement libanais pour protéger «la présence chrétienne historique» le long de la frontière. Le pape Léon XIV a écrit aux chrétiens de Debl pour dénoncer les «injustices» subies.

Empêcher l'ambassadeur du Vatican d'atteindre des villages chrétiens, sous couvert de sécurité, revient à entraver une mission humanitaire et diplomatique du Saint-Siège, seule autorité morale internationale encore acceptée par toutes les parties au Liban. L’isolement diplomatique des villages chrétiens, aggravé par le blocage des convois vaticans, se double d'un abandon sécuritaire : l'armée libanaise, censée être leur protectrice légitime, se retire méthodiquement de ces zones, créant un vide que d'autres forces s'apprêtent à occuper.

Le 31 mars 2026, l'armée libanaise a annoncé son retrait complet des villages chrétiens frontaliers de Rmeish, Ain Ibl et Baraashit. Les municipalités chrétiennes d'Alma Sha'ab, Rmeich, Debel et Aïn Ebel ont exprimé une «profonde inquiétude» quant aux «graves répercussions sur la sécurité». Les élus locaux dénoncent un «abandon» par l'État. Les habitants chrétiens affirment ne pas être impliqués dans le conflit armé et refusent de quitter leur terre, «même si nous devons manger la terre », selon le curé de Rmeich. (https://acninternational.org/fr/villages-chretiens-du-sud-liban-alerte-securitaire/)

Ce désengagement de l'État libanais n'est pas une fatalité, mais une condition voulue : il ouvre la voie à l'ambition américaine de se poser comme la «seule garante» de la sécurité des chrétiens d'Orient, afin de les soumettre à une normalisation forcée avec l’armée ennemie. Privés de leurs protecteurs traditionnels (État libanais défaillant, armée libanaise retirée), les chrétiens n'auraient théoriquement «plus le choix» que d'accepter la protection américaine, au prix d'une normalisation avec l'armée ennemie «israélienne». Cette stratégie s'inscrit dans une lecture eschatologique du conflit : pour certains évangéliques américains, faciliter la domination israélienne sur toute la Terre sainte est une condition biblique du retour du Christ. Les chrétiens orientaux deviendraient alors des instruments géopolitiques d'un projet de fin des temps qui n'est pas le leur.
Léon XIV, premier pape américain, refuse le rôle de chapelain de l’empire que Trump semble lui assigner. En boycottant le 4 juillet, en dénonçant les menaces du Pentagone, et en soutenant les migrants ou les chrétiens du Liban, il réaffirme l’autonomie morale du Vatican face à un pouvoir qui voudrait en faire un allié complaisant. Le conflit entre Léon XIV et Donald Trump incarne bien plus qu’une simple divergence politique : Trump, qui vend une Bible patriotique fusionnant les Écritures avec la Constitution américaine, utilise le texte sacré comme un symbole de pouvoir pour alerter ses partisans sur la menace pesant sur leur mode de vie. Cette instrumentalisation de la foi s'inscrit dans une lecture apocalyptique du monde : l'Iran devient la «Perse» d'Ézéchiel 38, et la guerre un accomplissement prophétique. Le pape rappelle que la foi ne peut être un prétexte à la domination. Ses déclarations dans la cité vaticane – «Cette guerre est injuste et ne résout rien», «Dieu n’écoute pas les prières de ceux qui font la guerre» – disent à Trump que Dieu n'est pas américain, et que ses croisades 2.0 ne sauveront personne. Sauf peut être ses comptes en banque de sa société Trump International Hotel Management.

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