Les alliances temporaires de Washington: Une histoire d’abandon
Par Mohamad Hammoud*
Durant l'hiver de 2026, les rues gelées de Raqqa se sont transformées en scène d'une dernière leçon cruelle sur la géographie de la loyauté américaine.
Selon l'agence Reuters, les Forces démocratiques syriennes, majoritairement kurdes, ont entamé un processus douloureux de démantèlement de leur administration autonome et de remise de leurs institutions au nouveau gouvernement syrien dirigé par Ahmed al-Charaa. L'accord sur l'intégration, conclu dans un contexte de retrait de la présence américaine, consacre une réalité que les dirigeants locaux ont craignée pendant une décennie : lorsque le combattant kurde a cessé de jouer le rôle de bouclier pour les intérêts occidentaux, il est devenu une carte périssable.
Cette issue n'a pas surpris les observateurs de l'échiquier sanglant de la région. Après le retrait américain en 2019, le secrétaire général du Hezbollah, son éminence sayyed Hassan Nasrallah, a anticipé ce chemin avec une étonnante précision, et dans un ton direct dont l'écho a dépassé son environnement politique. Dans un discours télévisé, sayyed Nasrallah a averti en déclarant : «Ils [les Américains] ne penseront en fin de compte qu'à leurs intérêts, ils vous laisseront seuls et vous vendront comme on vend des esclaves sur le marché.» Il a souligné ce jour-là que tout pari sur les États-Unis est voué à l’échec, notant que Washington ne voit ses partenaires que comme des outils utilisés dans ses propres guerres. Pour les Kurdes, cet avertissement n'était pas une prophétie autant qu'un résumé d'un siècle entier d'hypocrisie occidentale.
Doctrine du «partenaire jetable»
La relation entre les États-Unis et les Kurdes a toujours tourné autour de ce que les diplomates décrivent comme une «convenance tactique». Au plus fort de la guerre contre le groupe terroriste «État islamique», le Pentagone a salué les Forces démocratiques syriennes en les qualifiant de la «force terrestre la plus efficace au monde». Cependant, comme l'a signalé l'agence Associated Press lors du retrait d'Afghanistan en 2021, les États-Unis ont dressé un scénario récurrent consistant à abandonner leurs partenaires locaux à la porte du départ dès que les objectifs de la mission changent. Quant aux près de 11 000 Kurdes qui ont perdu la vie en combattant l'«État islamique», leurs sacrifices ont finalement été considérés comme un «coût inévitable» lorsque l'administration américaine a commencé à donner la priorité à ses relations complexes avec la Turquie, son allié au sein de l'OTAN.
Cet état des faits remonte à 1975, lorsque les États-Unis et «Israël» ont encouragé une révolte kurde en Irak, avant de retirer leur soutien après que la Chah d'Iran eut conclu un accord de frontière avec Bagdad. L'accord d'intégration de 2026 apparaît comme la dernière manifestation de cette doctrine. En forçant les Kurdes à intégrer leur structure militaire au sein du ministère de la Défense syrien, Washington a effectivement abandonné le projet kurde, privilégiant le maintien d'une stabilité régionale plus large au détriment de l'expérience démocratique de Rojava (la région kurde au nord de la Syrie).
Un registre de trahisons : Saddam, Noriega et les Hmong
L'expérience des Kurdes n'est que le dernier maillon d'une longue histoire d'abandon des alliés par les États-Unis. Washington a un palmarès bien établi dans la culture des «mandataires» qu'elle abandonne ensuite avec un sang-froid calculé, dès qu'elle perd l'utilité de leurs relations de renseignement ou dès qu'elle n'en a plus besoin.
Dans les années 1980, Saddam Hussein était considéré comme un atout essentiel pour les États-Unis dans leur lutte contre la révolution iranienne. La chaîne CNN documente que le soutien américain comprenait des technologies à double usage et des informations de renseignement sur le terrain, continuant jusqu'à ce que Saddam envahisse le Koweït et devienne un fardeau politique. De manière similaire, Manuel Noriega a passé des années sur la paie de la CIA, fournissant un pont pour les informations de renseignement en Amérique centrale. Lorsque ses crimes internes et son insurrection contre le traité sur le canal de Panama sont devenus un fardeau, les Américains l'ont abandonné et ont ensuite envahi Panama.
Des années auparavant, au Laos, le peuple Hmong a mené une guerre secrète au nom de la CIA. Lorsque les États-Unis se sont retirés en 1975, des rapports historiques montrent qu'ils ont été laissés à faire face à la vengeance communiste – une trahison qui résonne aujourd'hui dans les sites abandonnés du nord de la Syrie.
Le prix de la poignée de main
La tragédie des Kurdes syriens en 2026 réside dans le fait qu'ils ont été trompés en pensant qu'ils construisaient un «Nouveau Moyen-Orient» sous la protection des États-Unis. Pourtant, ils se sont retrouvés piégés dans une spirale de changements de pouvoir, familiers aux anciens alliés. Le nouveau gouvernement syrien, bien qu'il soit différent de l'ère Assad, tolèrerait légèrement une forme d'indépendance kurde – une souplesse acceptée par Washington pour faciliter le processus de normalisation avec «Israël».
Avec la fin de la mission des derniers conseillers américains dans le nord-est de la Syrie, les paroles du secrétaire général martyr du Hezbollah restent un sombre témoin des aspirations kurdes. Être un ami des États-Unis, historiquement, est semé de dangers. Que ce soit pour le pétrole, la sécurité d'«Israël», ou pour faire face à l'Iran et à la Russie, les États-Unis ont prouvé que leurs objectifs stratégiques seront toujours une priorité surpassant la survie de leurs alliés sur le terrain.
*Article traduit de l’anglais
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