Liban: La liberté de la presse à l’épreuve des influences étrangères
Assia Husseini
Une publication en soutien au Yémen à l’origine des poursuites
Dans une publication diffusée sur les réseaux sociaux, le journaliste Hassan Illeik a exprimé sa solidarité avec le Yémen, soumis depuis 2015 à un blocus maritime et aérien imposé par l’Arabie saoudite, en déclarant : «Je suis aux côtés du grand Yémen, sous la direction du maître des dirigeants de la péninsule Arabique, Sayyed Abdel-Malek al-Houthi, afin de châtier l’agresseur Mohammed ben Salmane, qui impose injustement et agressivement un blocus au cher Yémen.»
Ces quelques mots ont poussé le juge Ahmad Rami al-Hajj, procureur général de la République libanaise, à ordonner à la Branche des renseignements d’arrêter Illeik au moyen d’un mandat d’amener, piétinant ainsi, selon ses détracteurs, les lois libanaises garantissant la liberté de la presse et le droit à la liberté d’expression.
La liberté de la presse consacrée par la loi libanaise
L’article premier de la loi libanaise sur les publications, promulguée le 14 septembre 1962 et modifiée ultérieurement, dispose ce qui suit : «L’imprimerie, la presse, la librairie ainsi que les maisons d’édition et de distribution sont libres. Cette liberté ne peut être restreinte que dans le cadre des lois générales et des dispositions de la présente loi.»
Cet article constitue la disposition la plus explicite de la loi sur les publications consacrant la liberté de la presse. Il érige la liberté en principe, tandis que toute restriction doit demeurer une exception fondée sur un texte juridique clair, et non sur des considérations politiques ou sur la volonté du pouvoir d’empêcher toute critique.
Hassan Illeik dénonce une illusion de pluralisme médiatique
Dans un entretien accordé à Al-Ahed, Illeik a estimé qu’à première vue, le Liban semble respecter la liberté d’expression. Mais, selon lui, un examen plus attentif montre que ce n’est pas réellement le cas. Le paysage médiatique libanais fonctionnerait largement selon une logique de pensée unique.
Lorsqu’une affaire est mise en avant, presque tous les médias la reprennent. En revanche, lorsqu’une autre affaire, pourtant grave, importante et susceptible de toucher à la sécurité du pays, doit être passée sous silence, l’ensemble des médias cesse soudainement d’en parler, même lorsqu’elle constitue un véritable scoop journalistique.
Les médias favorables à la résistance dans le viseur
Selon Illeik, les médias qui échappent encore à cette logique sont ceux qui soutiennent le choix de la résistance. Il précise qu’il ne parle pas uniquement des journalistes chiites ou des institutions proches du Hezbollah, mais plus largement de tous les médias qui soutiennent la résistance, refusent l’hégémonie «israélienne», rejettent la tutelle américano-saoudienne, dénoncent l’extermination menée par «Israël» et s’opposent à la transformation du Liban en colonie «israélienne».
Il s’agit également, selon lui, des médias qui refusent l’accord qu’il qualifie de «honteux», conclu par le pouvoir.
Ces voix devraient être réduites au silence afin que le Liban soit progressivement transformé en un modèle ressemblant aux systèmes saoudien, émirati, qatari, koweïtien et à d’autres régimes similaires. C’est pour cette raison, estime-t-il, qu’une décision aurait été prise contre ces voix.
Déplacer l’hostilité d’«Israël» vers l’Iran
Depuis l’arrivée au pouvoir des autorités actuelles, en janvier 2025, indique Illeik, un travail systématique serait mené pour déplacer le centre de l’hostilité au Liban. Il s’agirait de modifier la perception de l’ennemi afin que l’Iran soit progressivement présenté comme l’adversaire principal.
Dans cette nouvelle logique, il deviendrait interdit de critiquer les États-Unis, «Israël», l’Arabie saoudite ou le pouvoir libanais. À terme, la prochaine étape pourrait même consister à interdire toute critique d’«Israël». En revanche, il resterait permis de s’attaquer à la résistance et à l’Iran.
Il s’agirait donc d’un déplacement délibéré de l’hostilité, d’«Israël» vers l’Iran. Une telle transformation exige certaines conditions, notamment la répression de toute personne ou institution médiatique qui s’oppose au projet de l’actuel pouvoir libanais.
La normalisation passe-t-elle nécessairement par la répression ?
Il existe également une troisième dimension, ajoute Illeik. Si les autorités souhaitent faire basculer le Liban dans le camp «israélien», elles ne pourraient pas le faire sans réprimer les voix opposées. Un tel projet serait, selon lui, impossible à mettre en œuvre dans un cadre réellement démocratique.
Toutes les expériences de normalisation avec «Israël» se sont déroulées dans des systèmes autoritaires : de l’Égypte d’Anouar el-Sadate et de Hosni Moubarak à la Jordanie, puis aux «accords d’Abraham» conclus par les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Maroc. Aucun de ces exemples ne correspond, selon Illeik, à un État véritablement démocratique dans lequel le peuple pourrait renverser le pouvoir par les élections ou par un processus politique libre.
Jusqu’à présent, ajoute-t-il, il n’existerait aucun exemple d’un État pleinement démocratique ayant choisi la normalisation avec «Israël». Faire entrer le Liban dans ce processus supposerait donc nécessairement de passer par la répression des voix opposées et de transformer le pays en un modèle similaire à ceux de ces régimes.
«C’est peut-être pour cette raison qu’ils m’ont choisi», indique Illeik. «Cela peut aussi être le fruit du hasard. Mais ils m’ont sélectionné parmi l’ensemble de notre équipe médiatique et politique, probablement parce qu’ils considèrent que je suis l’une des voix les plus fortes de notre camp. Il est donc logique qu’ils aient choisi de tenter de me faire taire.»
Des pressions saoudiennes directes évoquées par Al-Akhbar
Selon le quotidien Al-Akhbar, l’émissaire saoudien Yazid ben Farhane et l’ambassadeur d’Arabie saoudite au Liban, Fahd al-Dosari, auraient directement contacté des ministres et des magistrats afin qu’ils interviennent à la suite des propos publiés par Illeik.
Le quotidien affirme également avoir appris que le président de la République souhaiterait que l’ordre soit exécuté avant son retour de Washington, afin de pouvoir se dégager de toute responsabilité.
Le lourd bilan saoudien en matière de liberté d’expression
C’est désormais l’ordre saoudien qui semble prévaloir au Liban. Un régime qui ne reconnaît pas la liberté d’expression, qui a fait démembrer un journaliste et dissoudre son corps dans son consulat à Istanbul, chercherait aujourd’hui à museler la presse au Liban.
Le régime de Mohammed ben Salmane a enlevé le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, l’a assassiné et a démembré son corps au consulat saoudien d’Istanbul en octobre 2018. C’est également ce régime qui emprisonne ses propres citoyens pour un simple tweet, voire pour avoir «aimé» une publication, comme ce fut le cas de la doctorante Salma al-Shehab.
Celle-ci avait été condamnée à trente-quatre ans de prison, une peine ensuite réduite à vingt-sept ans, avant d’être libérée après quatre années de détention en raison de son activité sur la plateforme X.
De Jamal Khashoggi à Georges Kordahi
C’est ce régime qui semble aujourd’hui s’immiscer dans les moindres détails de la vie politique libanaise. En 2021, il avait contribué à contraindre l’ancien ministre Georges Kordahi à démissionner pour avoir simplement appelé à mettre fin à la guerre au Yémen, qu’il avait qualifiée d’absurde.
Tel est le bilan du régime saoudien en matière de liberté d’expression. Et c’est ce modèle que le juge Ahmad Rami al-Hajj chercherait aujourd’hui à imposer au peuple libanais ainsi qu’à toute personne dont les propos déplaisent au pouvoir saoudien.
Une justice à géométrie variable
Le paradoxe est que les médias libanais regorgent de personnalités qui enfreignent quotidiennement la loi libanaise, en incitant à la haine contre d’autres composantes du pays et en affichant ouvertement leur soutien à l’entité «israélienne» dans sa guerre d’extermination contre le Liban.
Cette incitation se poursuit jusqu’à aujourd’hui, menaçant la paix civile et la coexistence nationale. Pourtant, ni le juge al-Hajj ni les autres responsables de l’appareil judiciaire ne sont intervenus pour y mettre un terme, malgré des violations manifestes de la législation libanaise.
L’article 317 du Code pénal libanais dispose en effet :
«Tout acte, tout écrit ou tout discours ayant pour but, ou pour effet, de susciter des tensions confessionnelles ou raciales, ou d’inciter au conflit entre les communautés et les différentes composantes de la nation, est puni d’un emprisonnement d’un à trois ans et d’une amende…»
Le Liban face au spectre de l’État policier
Le Liban traverse aujourd’hui une période décisive à tous les niveaux. Le plus grave demeure la poursuite de l’agression «israélienne» contre le pays, qui continue de faire des martyrs et des blessés. Pourtant, la principale préoccupation de la justice libanaise semble être la poursuite de journalistes exprimant leur solidarité avec des peuples opprimés soumis à l’agression et au blocus.
Elle oublie ainsi que le Liban s’est toujours enorgueilli de sa liberté d’opinion et d’expression, et qu’il a longtemps constitué un refuge sûr pour les journalistes et les professionnels des médias venus de l’ensemble du monde arabe, fuyant la persécution de leurs gouvernants.
L’ère de l’État policier a-t-elle commencé au Liban ?
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