Arabie saoudite: La transformation des programmes scolaires et l’effacement progressif de la Palestine
Assia Husseini
«Les musulmans n’abandonneront jamais al-Qods (Jérusalem).» Cette phrase a été enseignée à plusieurs générations d’élèves en Arabie saoudite. Mais les élèves d’aujourd’hui ne la trouveront plus dans leurs manuels.
Ce retrait laisse penser que, dans la nouvelle Arabie saoudite, al-Qods et la question palestinienne n’occupent plus la même place. Mohammad ben Salmane semble avoir défini sa vision de l’Arabie saoudite de demain dans le cadre de la Vision 2030. La transformation des programmes scolaires constitue l’un des instruments de ce projet.
La réforme ne date cependant pas d’aujourd’hui. Elle trouve ses origines dans les pressions exercées après les attentats du 11 septembre 2001. À cette époque, les États-Unis et plusieurs pays occidentaux ont commencé à remettre en question leur soutien historique au wahhabisme et à s’interroger sur la présence, dans les programmes scolaires saoudiens, de contenus susceptibles de favoriser l’extrémisme religieux.
Les premières pressions américaines
Les demandes occidentales portaient principalement sur la suppression des textes susceptibles d’encourager la haine religieuse et l’hostilité envers les juifs et les chrétiens. Elles visaient également les contenus discriminatoires à l’égard des autres courants de l’islam, ainsi que les passages pouvant justifier le djihad violent ou le rejet de l’autre.
Les premières modifications sont toutefois restées progressives et limitées. En 2018, la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale indiquait que les manuels saoudiens révisés entre 2012 et 2017 contenaient encore des passages discriminatoires, malgré la suppression de certains textes parmi les plus explicites.
La Vision 2030 et la construction d’une nouvelle identité
Depuis le lancement de la Vision 2030, la réforme des programmes scolaires ne constitue plus seulement une réponse aux pressions extérieures. Elle fait désormais partie d’un projet plus large visant à transformer la société et à construire une nouvelle identité saoudienne.
Cette transformation s’est traduite par une réduction de la place du discours religieux traditionnel et par une plus grande insistance sur les notions de modération, de tolérance et de coexistence. Les programmes proposent également une nouvelle représentation de la femme et de son rôle social et économique, tout en accordant davantage de place à la pensée critique, aux compétences numériques et aux langues étrangères.
L’enseignement est désormais davantage lié aux besoins du marché du travail et aux nouveaux secteurs soutenus par la Vision 2030, notamment le tourisme, le divertissement et la technologie. Dans le même temps, les programmes renforcent l’identité nationale saoudienne au détriment des idéologies religieuses et politiques qui dépassent les frontières du royaume.
Les conclusions de Human Rights Watch
Dans un rapport publié le 15 février 2021, Human Rights Watch a reconnu que le ministère saoudien de l’Éducation avait apporté, entre 2017 et 2020, plusieurs modifications importantes aux manuels scolaires.
L’organisation a notamment constaté la suppression de passages incitant à la haine contre les chrétiens et les juifs, ainsi que le retrait de textes violents et «antisémites». Des références offensantes aux personnes homosexuelles ont également été supprimées.
Les attaques directes contre le chiisme ont été réduites, tandis que les images représentant certains sanctuaires et tombeaux chiites ont été retirées. Plusieurs références à l’imam Hussein ont également disparu des nouvelles versions des manuels.
Human Rights Watch a estimé que le rythme des réformes, longtemps très lent, avait commencé à s’accélérer. Elle a toutefois considéré que le travail restait incomplet.
Selon l’organisation, les manuels n’utilisaient généralement plus le mot «chiites de manière directe, mais continuaient de condamner des croyances et des pratiques clairement associées au chiisme et au soufisme. Le discours serait ainsi passé d’une attaque directe contre les communautés religieuses à une condamnation de leurs pratiques sans les nommer explicitement.
L’organisation a donc demandé à Riyad de poursuivre les réformes et de supprimer les contenus susceptibles d’entretenir la discrimination contre les minorités religieuses saoudiennes.
La Palestine et «Israël»: une évolution plus tardive
Le rapport de Human Rights Watch portait principalement sur les contenus religieux et confessionnels. Il n’étudiait pas de manière approfondie la place d’«Israël» et de la question palestinienne dans les programmes.
Les changements les plus significatifs sur ce sujet sont apparus dans les éditions scolaires de 2024-2025 et de 2025-2026.
Selon un rapport publié en juillet 2026 par «l’organisation israélienne IMPACT-se», les programmes saoudiens de l’année scolaire 2025-2026 ont connu des «changements majeurs . Ceux-ci comprennent la suppression de formulations considérées par l’organisation comme hostiles ainsi que la modification de contenus relatifs à «Israël», aux juifs, à la Palestine et à ak-Qods (Jérusalem).
La disparition d’al-Qods et de la Palestine
Les milieux «israéliens» ont accueilli favorablement le retrait de la phrase «Les musulmans n’abandonneront jamais al-Qods» du manuel de langue arabe destiné aux élèves de onzième année.
Selon le quotidien «israélien» «Maariv», ce changement pourrait avoir une signification politique plus large et préparer les jeunes générations à une normalisation plus profonde entre Riyad et «Tel-Aviv.»
Le rapport a également relevé des modifications apportées aux cartes scolaires. Le nom «Palestine» aurait été retiré de certaines cartes représentant les territoires palestiniens occupés en 1948. Dans plusieurs cas, cet espace géographique aurait été laissé sans aucune désignation.
Les expressions employées pour parler d’«Israël» ont elles aussi changé. L’expression «ennemi sioniste» a été remplacée par «occupation israélienne». Ce choix réduit la force du discours hostile, tout en évitant encore de reconnaître officiellement «Israël» comme un «État légitime».
Un discours religieux progressivement adouci
Le rapport d’IMPACT-se relève également une diminution importante de la violence du discours envers les juifs et les chrétiens. Les manuels ne les compareraient plus à des « animaux déformés ».
Des descriptions présentant les chiites et les soufis comme des personnes de « nature mauvaise » ou pratiquant « l’idolâtrie » auraient également été supprimées. Les références au « châtiment éternel » réservé aux polythéistes et aux non-croyants seraient devenues moins fréquentes.
Une réforme à deux dimensions
Le processus de transformation des programmes scolaires saoudiens suit deux orientations complémentaires.
La première est intérieure et modernisatrice. Elle vise à former une génération adaptée à la Vision 2030, au développement du tourisme, aux investissements internationaux et à l’ouverture sociale. Cette génération est appelée à porter une identité nationale saoudienne plus forte qu’une identité religieuse ou militante dépassant les frontières du royaume.
La seconde orientation est politique et régionale. Elle consiste à réorganiser, dans l’esprit des élèves, la représentation des alliés et des adversaires. L’hostilité envers «Israël» est progressivement atténuée, tandis que l’Iran, les mouvements qui lui sont associés et les Frères musulmans continuent d’être présentés comme des sources de menace ou d’extrémisme.
Une nouvelle mémoire politique pour les générations futures
Le retrait de la phrase sur al-Qods ne peut donc pas être considéré comme une simple modification linguistique. Il s’inscrit dans une opération plus large de transformation de la mémoire politique et de l’identité des nouvelles générations saoudiennes.
L’objectif ne semble pas encore être d’imposer entièrement le récit «israélien». L’utilisation de l’expression «occupation israélienne», plutôt que «État d’Israël», montre que cette évolution demeure progressive et contrôlée.
Elle traduit néanmoins un changement profond : la Palestine, autrefois présentée comme une cause religieuse, arabe et centrale, perd progressivement sa place dans le récit scolaire saoudien. La nouvelle génération est ainsi formée dans un cadre où al-Qods est moins présente, où l’hostilité envers «Israël» est moins directe et où les priorités nationales définies par la Vision 2030 occupent désormais le premier plan.
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