noscript

Please Wait...

Imam des opprimés

Ormuz et Litani : deux stratégies différenciées de la ressource, de la dissuasion et de la souveraineté

Ormuz et Litani : deux stratégies différenciées de la ressource, de la dissuasion et de la souveraineté
folder_openAnalyses access_timedepuis un jour
starAJOUTER AUX FAVORIS

Par Catherine Castro

Le détroit d’Ormuz et le fleuve Litani condensent deux formes différentes de puissance géopolitique. Ormuz est un chokepoint mondial : sa valeur tient à la circulation des hydrocarbures et à la possibilité, pour un acteur riverain, de menacer l’économie internationale en perturbant ce flux. Le Litani, au contraire, est une ressource intérieure ; sa valeur ne réside pas dans le blocage d’un commerce planétaire, mais dans la construction d’une souveraineté hydrique, territoriale et politique au Liban. Les comparer permet de comprendre qu’une ressource vitale peut servir soit à faire pression sur l’extérieur, soit à consolider l’intérieur.

L’histoire coloniale et postcoloniale donne à cette comparaison une densité particulière. Le canal de Suez a longtemps été l’une des grandes artères de l’ordre impérial britannique et français, jusqu’à la crise de 1956, qui a marqué la fin de cette séquence en révélant la perte de capacité d’intervention directe des anciennes puissances coloniales. Depuis, Suez n’est plus seulement une infrastructure de passage : il est devenu un symbole de souveraineté nationale égyptienne, réinvesti comme tel par le pouvoir de Sissi. C’est là une première leçon : lorsqu’un État reprend la maîtrise d’un passage stratégique, il ne contrôle pas seulement un canal, il reconstruit un rapport de force.

Waterloo et la matérialité de la guerre

Loin d’être une simple anecdote, Waterloo (aujourd’hui en Belgique) rappelle que la guerre dépend aussi de conditions matérielles apparemment secondaires. Les fortes pluies du 17 juin 1815 ont retardé la bataille, détrempé les sols et compliqué l’action de la cavalerie napoléonienne. D’autres travaux en 2018 ont suggéré qu’une éruption volcanique en Indonésie avait pu contribuer à des perturbations météorologiques plus larges, pesant indirectement sur les conditions du combat. Il ne s’agit pas d’expliquer Waterloo par la météorologie seule, mais de rappeler qu’un empire peut être fragilisé par la combinaison du politique et du climatique.

Cette idée vaut pour toute géopolitique des ressources. Les fleuves, les détroits, les canaux et les routes maritimes ne sont jamais neutres : ils modifient les rythmes logistiques, les coûts militaires, les équilibres d’approvisionnement et la possibilité même de tenir un territoire. La puissance passe donc autant par la maîtrise des milieux que par la force armée. C’est pourquoi l’eau, le pétrole et les corridors n’appartiennent pas seulement au registre économique ; ils relèvent d’une politique de la vulnérabilité et de la dépendance.

Ormuz et Litani : deux stratégies différenciées de la ressource, de la dissuasion et de la souveraineté

Suez, rupture coloniale, reconversion nationale

La crise de Suez de 1956 est un tournant majeur dans l’histoire du monde arabe et de l’ordre mondial. En nationalisant le canal, Nasser transforme un instrument de domination étrangère en levier de souveraineté égyptienne ; la riposte franco-britannique échoue, sous pression américaine et soviétique, et signe le déclin de l’influence coloniale de Londres et de Paris. Le canal, auparavant pensé comme artère de l’empire britannique, devient l’emblème d’un État qui revendique la maîtrise de son territoire et de ses ressources. Le Suez de Sissi n’est pas la fin des tensions ; c’est leur redéploiement dans un cadre postcolonial où l’infrastructure sert à la fois l’économie, la mise en scène du pouvoir et l’affirmation de l’État.

Ormuz, un verrou mondial

Ormuz relève d’une autre échelle. Ce détroit concentre une part considérable du transport mondial de pétrole et de gaz, au point de constituer un goulot d’étranglement énergétique majeur. L’AIE (Agence Internationale de l’Energie) indique qu’en 2025, près de 15 millions de barils par jour de pétrole brut et 5 millions de barils de produits pétroliers y ont transité en moyenne, auxquels s’ajoute une part importante du GNL (Gaz Naturel liquéfié) mondial. Les marchés asiatiques sont particulièrement exposés à cette dépendance.

C’est cette exposition qui donne à Ormuz une portée stratégique incomparable. Un blocage, même temporaire, suffit à faire monter les risques, les primes d’assurance et les tensions diplomatiques. L’Iran, dont une partie des échanges dépend elle-même du détroit, a souvent utilisé la menace de fermeture comme instrument de dissuasion face aux pressions militaires ou économiques. Ormuz n’est pas seulement un passage : c’est une arme de négociation globale.

Le Litani, stigmate naturelle d’une souveraineté manquée

Le Litani, le fleuve le plus long du pays, traverse la Békaa et le Sud avant de rejoindre la Méditerranée ; il représente un potentiel hydraulique majeur pour l’irrigation, l’énergie et la sécurité alimentaire. Pourtant, au lieu de devenir une colonne vertébrale de l’État, il a souvent été laissé à la négligence, à la pollution et à des logiques de fragmentation. Dès 1919, Chaim Wizemann, sioniste de formation chimiste, à l’origine de la Déclaration de Balfour, a considéré que le Litani n’avait aucune valeur pour le Liban, mais «qu’il était essentiel à l’avenir de la patrie nationale juive’’.

En 1943, la Palestine Water Company (coopérative sioniste) s’associe à Alfred Naccache, président du Liban à l’époque, pour étudier le Litani et conclure que le Liban ne pourrait «utiliser utilement» qu’une faible part du débit, avec l’idée de détourner le reste vers la Palestine. L’intérêt porté au Litani par des acteurs liés au projet sioniste montre que sa valeur stratégique était parfaitement identifiée du côté des convoitises régionales. Le problème, du point de vue libanais, n’est pas seulement de ne pas avoir «utilisé» le Litani ; c’est de n’avoir pas institué autour de lui une doctrine de souveraineté capable d’en faire un bien national non négociable.

Le Liban aurait pu s’appuyer sur quatre axes : Faire du Litani une infrastructure nationale prioritaire, avec barrages, irrigation, hydroélectricité et protection du bassin versant, pour lier sécurité hydrique et souveraineté économique. Installer une doctrine de défense du sud fondée sur la valeur vitale du fleuve, afin que toute atteinte au Litani soit perçue comme une menace nationale qui mobiliserait une stratégie de défense toujours absente, et non comme une question périphérique. Développer une diplomatie de l’eau, en internationalisant les enjeux du bassin et en montrant que la vulnérabilité hydrique libanaise ouvre la porte aux pressions extérieures. Construire une administration publique forte au sud et dans la Békaa, pour empêcher que le fleuve soit laissé à l’abandon, à la pollution ou à des usages fragmentés.

Frontière mouvante et zone disputée

On peut lire le Litani comme une frontière mouvante, mais seulement au sens politique et symbolique. Il ne constitue pas une frontière juridique entre communautés, mais il a joué, dans les imaginaires et dans les stratégies militaires, un rôle de ligne de partage, de limite et de projection..

Cela explique pourquoi le sud du Liban et le Litani restent au cœur des calculs sécuritaires «israéliens». Plusieurs analyses récentes soulignent l’obsession historique d’«Israël» et du mouvement sioniste pour cette zone, devenue un horizon de projection militaire et territoriale. Dix jours après la création de l’entité sioniste, David Ben Gourion, chef de «gouvernement» à l’époque rêve d’établir un Etat maronite allié avec pour frontière sud le Litani. Ce rêve va s’effondrer avec le retrait de l’ennemi en 2000.

Deux logiques stratégiques

Au fond, Ormuz et Litani renvoient à deux manières de penser la puissance. Ormuz produit une puissance de nuisance globale : menacer le détroit revient à faire peser une contrainte sur l’économie-monde. Le Litani, lui, aurait pu devenir une puissance de consolidation nationale : sécuriser l’eau, irriguer le territoire, renforcer le Sud, faire de la ressource un pilier de l’indépendance libanaise.

La première logique est celle du verrou. La seconde est celle de la profondeur. L’une agit par le blocage ; l’autre par l’organisation du territoire. L’une impose une dépendance externe ; l’autre construit une capacité interne de résistance. C’est précisément cette différence qu’il faut souligner dans une lecture politique des ressources vitales : toutes les ressources ne donnent pas le même type de puissance, et toutes les souverainetés ne se construisent pas sur les mêmes espaces.

Suez, Ormuz, Litani et Waterloo appartiennent à des registres différents, mais ils racontent une même histoire : la puissance humaine reste dépendante des milieux, des flux et des infrastructures. Suez symbolise la fin d’un monde colonial et la reconversion d’un passage en outil national. Ormuz incarne la capacité d’un détroit à peser sur l’économie globale. Le Litani rappelle, lui, que la souveraineté commence souvent par l’appropriation politique d’une ressource intérieure. Waterloo, enfin, montre qu’aucun empire ne commande totalement les conditions matérielles de sa propre victoire.

 

Comments

//