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Imam des opprimés

L’accord-cadre Liban–«Israël», ou la souveraineté à travers des idées inadéquates

L’accord-cadre Liban–«Israël», ou la souveraineté à travers des idées inadéquates
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Catherine Castro 

 «Plusieurs de ces petits avantages qu’on pourrait acquérir et qu’on néglige, occasionnent souvent de grandes pertes et des dommages irréparables». Cette maxime de l'art de la négociation, empruntée à la sagesse stratégique de Sun Tzu, éclaire une lecture critique de l'accordcadre conclu par le gouvernement libanais avec lentité sioniste occupante : les compromis apparemment minimes et les représentations partielles de la réalité peuvent produire des conséquences irréversibles pour les victimes, la souveraineté et l'ordre politique intérieur.
L'accordcadre récent entre Beyrouth et «Tel Aviv», signé à Washington le 26 juin 2026, est présenté par certains responsables comme un progrès pragmatique vers la stabilité et le contrôle des frontières ; pour d'autres, il traduit au contraire une série d'«idées inadéquates» — au sens spinoziste — qui empêchent une compréhension vraie des causes profondes du conflit et des responsabilités en matière de crimes de guerre. En examinant la logique de négociation, on voit comment des représentations partielles et instrumentales de la réalité peuvent légitimer des pertes politiques et morales massives.

Qu’est-ce qu’une idée inadéquate ?

Pour Spinoza, une idée inadéquate est une représentation partielle et déconnectée de ses causes réelles : elle indique un effet sans en saisir la genèse ni la chaîne causale, produisant ainsi des croyances et des passions mal fondées qui affaiblissent l'action vraie et rationnelle. Les idées inadéquates rendent les sujets plus passifs face aux affects et aux manipulations, tandis que les idées adéquates permettent une puissance d'agir éclairée et responsable.
Les critiques internationales de l'accord — notamment d'organisations de défense des droits humains, comme Human Rights Watch — le présentent comme une capitulation qui oublie les responsabilités relatives aux crimes de guerre et aux victimes, en échange d'une «stabilité» à court terme qui néglige les causes structurelles du conflit et le droit des victimes à la vérité et à la justice. Interprétée suivant le lexique spinoziste, la rhétorique gouvernementale qui met en avant des bénéfices tactiques masque les causes réelles des souffrances et empêche l'émergence d'une politique publique adéquate et éthiquement fondée.

Les armes du Hezbollah : enjeu de représentation
Le débat interne sur les armes du Hezbollah a été présenté alternativement comme un fait national légitime ou comme une source d'instabilité régionale, selon les récits politiques mobilisés ; ces lectures concurrentes sont ellesmêmes des idées (in)adéquates qui structurent l'action étatique et la perception publique. Réduire la question à des avantages tactiques ou à une simple variable de négociation internationale, sans considérer les causes historiques et sociales, revient à entretenir des représentations incomplètes susceptibles d'empêcher un règlement durable.

Conséquences pratiques : victimes, souveraineté, mémoire
L'oubli des responsabilités pénales et morales — pointé par Amnesty International — montre comment une politique fondée sur des représentations partielles peut trahir les victimes et enterrer la possibilité d'une justice réparatrice, creusant ainsi la fracture civique et mémorielle. Du point de vue spinoziste, cette instrumentalisation des représentations consolide des affects collectifs néfastes (culpabilité, ressentiment, résignation) et réduit la capacité politique à agir de manière réfléchie et durable. Dans le débat sur l’accord, trois narrations dominantes se dégagent. La première présente l’accord comme un progrès pragmatique, mais elle relève d’une idée partielle ou inadéquate au sens de Spinoza, car elle tend à légitimer un compromis sans vérité ni réparation. La deuxième narration fait de l’accord une restitution de la souveraineté ; elle repose sur une idée idéalisante et incomplète, qui peut nourrir une mobilisation patriotique tout en masquant les enjeux juridiques réels. L’idée inadéquate consiste ici à confondre déclaration et effectivité. La troisième narration réduit les armes du Hezbollah à un simple moyen de dissuasion périmé : c’est une idée instrumentale, qui finit par empêcher un débat public plus profond sur les alternatives stratégiques possibles.

Souveraineté sous diversion

«Lorsque l’on est battu, la diversion devient souvent la dernière ruse». Cette logique, que l’on pourrait rapprocher de l’arsenal polémique décrit par Schopenhauer dans L’Art d’avoir toujours raison, éclaire un moment politique libanais où le langage de la paix, de la sécurité et du pragmatisme risque de masquer l’essentiel : l’occupation persistante du sud, l’asymétrie de force, et la mise sous pression de l’armée libanaise au nom d’un «accord» présenté comme inévitable. Dans ce contexte, les idées inadéquates ne sont pas de simples erreurs intellectuelles ; elles deviennent des instruments de gouvernement, de persuasion et de déni.

Le premier noyau d’idées est le débat sur la souveraineté libanaise qui ne se joue pas seulement sur le terrain militaire. Il se joue aussi dans les mots. D’un côté, le discours de la «normalisation sécuritaire» présente le retrait partiel ou l’arrangement diplomatique comme une preuve de rationalité. De l’autre, le discours du «pragmatisme national» tend à réduire la souveraineté à une gestion du rapport de force, sans interroger le réel coût politique, juridique et symbolique d’un tel déplacement. Dans les deux cas, le risque est le même : substituer à la réalité du conflit une grammaire de consensus qui en désactive la portée.

Le deuxième noyau concerne le sionisme comme catégorie politique et historique. Il faut le traiter avec rigueur, sans simplification. Comme projet national, il s’est constitué dans une histoire précise de colonisation, d’installation, d’édification étatique et de conflit avec la population palestinienne. Mais dans le débat public, il est souvent figé soit en essence démoniaque, soit en rationalité sécuritaire indiscutable. Ces deux extrêmes sont des idées inadéquates. La première absolutise l’ennemi au point de rendre toute analyse impossible ; la seconde naturalise l’ordre existant au point d’en effacer les violences. Une lecture sérieuse doit au contraire nommer les structures, les institutions, les pratiques d’occupation et les stratégies de légitimation qui soutiennent la domination.

C’est là que Schopenhauer est utile, mais à condition de le lire politiquement. Dans L’Art d’avoir toujours raison (1864), l’une des techniques de dispute consiste à détourner la discussion lorsque l’on est en difficulté : changer de sujet, déplacer l’enjeu, créer une diversion. Ce stratagème n’est pas qu’un procédé rhétorique ; il décrit une forme de pouvoir discursif. Dans le dossier libanais, le déni fonctionne souvent ainsi. Lorsque l’incapacité à désarmer le Hezbollah devient manifeste, le débat se déplace vers la «nécessité de stabilité», la «protection des civils», ou l’«urgence de l’ordre». Le problème n’est plus l’échec stratégique, mais la gestion de l’image de cet échec.

Cette mécanique est redoutable parce qu’elle transforme une défaite politique en récit de responsabilité partagée. Au lieu de demander pourquoi l’accord n’a pas produit le désarmement annoncé, pourquoi l’occupation persiste, ou pourquoi l’armée libanaise se retrouve instrumentalisée, on demande au Liban de faire preuve de retenue, de maturité, voire de gratitude pour un cadre censé éviter l’escalade. La diversion schopenhauerienne devient alors une technique d’oubli : elle déplace l’attention de l’asymétrie réelle vers une morale du compromis.

Le déni de la défaite, diversion stratégique

Le déni, au sens schopenhauerien, devient ici une stratégie centrale. «Le déni. Si vous voyez que vous êtes battu, créer une diversion : commencer un autre sujet» (Stratagème numéro 29).

 Quand l’échec stratégique est trop visible, on change de sujet. Quand l’incapacité à désarmer le Hezbollah apparaît au grand jour, on déplace le débat vers la «responsabilité» de l’État libanais, vers la «nécessité» de contenir la situation, vers la «prudence» qu’il faudrait opposer à l’escalade. Mais ce déplacement est déjà une victoire symbolique de la puissance coloniale : il transforme son échec en problème intérieur libanais. L’occupant disparaît du cadre moral, puis du cadre politique.

Cette diversion est d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur des institutions locales fragilisées. L’armée libanaise se retrouve souvent convoquée comme signe de normalité, alors même qu’on lui demande d’incarner une souveraineté qu’elle n’a pas les moyens d’exercer pleinement. C’est une des formes les plus subtiles de l’idée inadéquate : faire croire qu’une institution nationale, en étant visible, suffit à restaurer la souveraineté. En réalité, elle peut se retrouver prise entre pression extérieure, attentes internes contradictoires et incapacité structurelle à rétablir seule l’intégrité du territoire. Le symbole remplace alors la puissance.

C’est pourquoi la question n’est pas seulement : l’accord tient-il ? La vraie question est : à quelles conditions, et pour qui ? Si l’accord sert à figer un déséquilibre, à contourner la question des crimes de guerre, ou à neutraliser toute exigence de responsabilité, alors il devient une forme d’idéologie pratique. Il produit du consentement à partir d’un horizon rétréci.

La cartographie des idées inadéquates autour de l’accord cadre de la honte montre ainsi trois niveaux de confusion. D’abord, la confusion entre paix et suspension du conflit. Ensuite, la confusion entre souveraineté proclamée et souveraineté effective. Enfin, la confusion entre stratégie et déni. Ces confusions sont politiquement utiles à ceux qui veulent stabiliser sans résoudre, gérer sans réparer, raconter sans reconnaître. Elles sont aussi dangereuses, car elles déplacent le centre de gravité du débat : de la justice vers la procédure, de l’histoire vers l’urgence, de la responsabilité vers la communication.

Le déni, stratagème numéro 29 dans l’Art d’avoir toujours raison de Schopenhauer, n’est donc pas un accident du débat : il est l’une de ses matrices. Il permet de survivre à l’échec en le reconfigurant en discussion secondaire. Mais une société qui accepte durablement cette diversion finit par perdre ce qu’elle prétend sauver : sa souveraineté, sa mémoire, et sa capacité à distinguer le réel de sa mise en scène.

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