Des négociations pour des trêves: La paix capitularde
Par Catherine Castro
Dans l’une des propagandes médiatiques de la chaine MTV «la seule à se positionner contre le Hezbollah» d’après leurs dires à Donald Trump (durant la guerre de 66 jours), Marcel Ghanem fait le tour des pactes de reddition durant la seconde guerre mondiale. Il donne l’exemple de l’Allemagne et de la France. Le traité de Reims exige la capitulation totale et sans conditions du troisième Reich. Staline à qui revient la libération de l’Europe du nazisme avait exigé une signature autre que celle des Alliés, et ce, dans la capitale de l’ennemi, Berlin. Depuis, selon Marcel Ghanem, avec une baguette magique, l’Allemagne est devenue une puissance économique mondiale. Ce que le présentateur de show occulte, c’est que Staline avait exigé une capitulation totale sur tous les fronts, contrairement aux aspirations de Hitler de signer deux paix séparées, et que les Alliés rejetaient une capitulation sur un seul front. Evènement crucial qui nous rappelle l’inflexibilité de l’Iran sur le cessez le feu sur le front libanais, devant laquelle s’est pliée Trump.
«Par cette signature, le peuple allemand et les forces armées allemandes sont, pour le meilleur et pour le pire, livrés entre les mains du vainqueur. […] En cette heure, je ne peux exprimer qu’un espoir : c’est que le vainqueur les traite avec générosité» (le général allemand Alfred Jodl qui sera exécuté lors des procès de Nuremberg en 1946). Décidément la générosité est fatale.
En revanche, c’est en février 1947 que les alliés signeront à Paris un traité de paix avec les pays «vaincus» (Italie, Hongrie, etc.) sauf l’Allemagne devenue un pays non souverain.
Monsieur Ghanem cite avec une ferveur clownesque la capitulation du Japon devant les alliés sans mentionner bien sur les catastrophes nucléaires à l’origine de cette capitulation explosive, ni l’occupation américaine de 1945 à 1952 qui n’a rencontré aucune résistance et avec la baguette magique de l’histoire, le Japon est depuis une puissance économique mondiale.
Dans ses équations infantiles, Ghanem occulte que c’est le pays qui a agressé en premier qui a capitulé. Cela change la donne sur l’échiquier des partages des trêves, et des mouvements de la résistance.
La diplomatie des trêves au «Grand Moyen Orient»
Avec la reprise de la guerre américano-sioniste contre l’Iran, un équilibre instable entre les forces offensives et défensives semble définir la victoire dans les guerres hybrides, la victoire comme succès immédiat et non une stratégie. Dans cet équilibre, la guerre est un prélude à un cessez le feu, et le cessez le feu un mécanisme de perpétuations de tensions, que le perdant a hâte de briser.
Dans l’art subtil de la guerre moderne, le vrai gagnant n’est plus celui qui écrase son ennemi, comme le voulait Carl Clauzwitz, mais celui qui s’impose comme médiateur entre les parties — un rôle que convoite aujourd’hui Téhéran, transformant les trêves en leviers d’une guerre économique et d’une influence plus que régionale. Les trêves, instables comme les cours des matières premières, ne sont plus des étapes vers la stabilité, mais des moments tactiques dans une guerre économique permanente — une guerre où le «gagnant» est celui qui dicte les règles du jeu, même sans remporter de victoire militaire classique.
«Apprends à feindre l’infériorité pour encourager l’arrogance de ton ennemi», dit Lao Tzeu. Ce fut la stratégie de l’Ayatollah sayyed Ali Khamenei, dix jours avant son martyre : «Un navire de guerre est certes une arme dangereuse, mais l'arme capable de le couler l'est encore plus».
Une paix hybride
Soyons clairs : la paix par la force, nouvelle marque de fabrication des démocraties des Etats Unis d’Amérique et de son gendarme sioniste s’inscrit dans la continuité épique de la paix raisonnée chez Alexandre le Grand. Le grand prix de cette paix est la conquête de vastes territoires qui unit des peuples auparavant disparates. Napoléon n’en avait pas une vision différente pour asseoir la gloire de la France qui a fini par s’évaporer dans les brouillards de Waterloo.
Pour les pays du sud, la paix est une lutte permanente pour la justice sociale. Une praxis pas une exécution. «La lutte pour la paix est la lutte pour la survie de l’humanité» (Fidel Castro).
La paix hybride à laquelle tend l’Iran est une économie politique de l’objectif fluctuant. Là où Clausewitz voyait la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens, la paix hybride révèle que le cessez-le-feu devient la continuation de la guerre par d’autres trêves.
Les États-Unis d’Amérique, malgré leur puissance, se retrouvent aujourd’hui à négocier avec les Talibans, avec la Corée du Nord, avec l’Iran – non pas parce qu’ils ont perdu militairement, mais parce que leur objectif initial (éradication, changement de régime) a été rendu impossible. L’armée américaine rêvait d’une reddition à la japonaise ; elle négocie des trêves sans cesse rompues.
La paix hybride, c’est la paix de l’impossible retour en arrière. Dès lors, la lutte pour la paix devient la guerre, mais une guerre dont on a ôté l’espoir d’une fin. L’ennemi n’est plus à détruire ; il est à maintenir dans un état de fluctuation perpétuelle de ses propres objectifs.
Reste une question, que les peuples du Sud posent chaque jour dans les ruines de Gaza, de Beyrouth ou de Téhéran : combien de trêves faudra-t-il encore avant que les «objectifs fluctuants» de l’agresseur arrogant ne deviennent un aveu d’impuissance ?
