Les cartes à peine cachées de cheikh Saad

Soraya Hélou
Une grande partie des Libanais avait attendu l'apparition de cheikh Saad Hariri sur la chaîne MTV après un long silence marqué par des comportements plus ou moins impulsifs et mal venus comme la journée de la colère, le mardi 25 janvier, ou l'incitation indirecte à la colère après l'annonce de la formation du gouvernement. Cette entrevue télévisée avait d'ailleurs été longuement préparée par une armée de conseillers en image et en déclarations. Ces conseillers avaient réfléchi sur le look de l'ancien Premier ministre : fallait-il qu'il l'air bronzé, en forme, comme celui qui sait accueillir avec indifférence les coups qui lui sont portés, ou bien malheureux mais digne ? Agressif ou déçu ? En sport pou décontracté ? Tous ces éléments ont été évoqués et cheikh Saad est finalement apparu aux Libanais en costume bleu sombre, en homme blessé. Il répondait avec précision, sans hésiter ou bégayer et visiblement les questions et les réponses avaient été soigneusement préparées. Mais voilà tous les préparatifs du monde, même les plus coûteux, ne peuvent rien changer au fond. C'est donc certainement un homme blessé qui est apparu à la télévision, mais incapable de voir les choses en dehors de son propre ego. Comme si tout le pays et même la région se résumait à sa personne et comme si en dépit de ses dénégations répétées, cheikh Saad continue à ne rien comprendre à la démocratie, à l'alternance du pouvoir et aux institutions publiques. « On m'a sortit du pouvoir, on m'a trahi, Bachar Assad et le Hezbollah ont pris la décision, mais je n'ai pas dit mon dernier mot ». Voilà en gros le message qui se concentre essentiellement sur celui qu'il qualifie de représentant du Hezbollah et dont il craint en réalité la réussite dans sa mission à la tête du nouveau gouvernement, Négib Mikati.
En fait, c'est cela l'obsession de cheikh Saad : empêcher à tout prix Négib Mikati de réussir, car il représente un rival sérieux sur la scène sunnite, la seule carte qui reste entre les mains de l'ancien Premier ministre. Il veut donc multiplier les entraves et espère obtenir dans ce but l'aide de la communauté internationale, puisque ses alliés habituels arabes sont pour l'instant occupés par d'autres soucis, notamment l'Arabie saoudite et le régime déchu de Hosni Moubarak.
Saad Hariri compte donc les jours dans l'espoir de la publication d'une annexe de l'acte d'accusation allant encore plus loin dans l'accusation. Les milieux du 14 mars sont ainsi convaincus que l'acte d'accusation devrait remonter jusqu'à la tête du Hezbollah et même jusqu'à la tête du régime syrien, ce qui rendrait, selon eux, la position de ces deux forces absolument intenables. Ces milieux sont aussi convaincus que le régime syrien ne pourrait plus tenir plus de quelques mois et il serait remplacé par un régime plus proche des Américains et de la communauté internationale ou alors par un chaos qui neutraliserait son influence au Liban. Par conséquent, le Hezbollah, l'allié indéfectible du régime syrien, ainsi que l'Iran seraient aussi affaiblis et la communauté internationale parviendrait à imposer un retour au pouvoir de cheikh Saad pour empêcher le Liban de sombrer à son tour dans le chaos ou la discorde confessionnelle.
Si, comme le prétendent certains, le Hezbollah ne sera pas immédiatement affaibli par la publication d'une suite de l'acte d'accusation et la chute du régime syrien, les milieux du 14 mars misent sur une nouvelle agression israélienne qui interviendrait cette fois dans un milieu propice, bien préparé en raison des conflits confessionnels, qui éviteraient une réédition de l'expérience de 2006 et porterait le coup de grâce à la résistance, alors que la communauté internationale occupée par les développements dans le monde arabe ne réagirait pas pour empêcher Israël d'agir.
Voilà le scénario que prévoient les milieux du 14 mars et qui pousse cheikh Saad à croire à un retour rapide au pouvoir, en tant que sauveur de la nation, pour empêcher son éclatement et mettre un terme aux agressions. Les cartes sont claires. Celles qui le sont moins, ce sont celles du gouvernement et de ses alliés. Et là, cela pourrait être une surprise pour le 14 mars.

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