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Imam des opprimés

 La défense internationaliste des opprimés: Une valeur aussi religieuse que révolutionnaire

 La défense internationaliste des opprimés: Une valeur aussi religieuse que révolutionnaire
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Par Catherine Castro

Les détracteurs du Hezbollah lui reprochent sa participation à la guerre en Syrie et son implication dans des conflits qui dépassent les frontières libanaises. Selon eux, cette intervention extérieure lui ferait perdre le titre de «résistance armée contre Israël». Une telle lecture repose toutefois sur une définition étroite de la résistance, réduite à la défense immédiate d’un territoire national. Elle oublie que, dans l’histoire moderne, de nombreux mouvements de libération ont été à la fois territoriaux par leur enracinement, internationalistes par leur vision et extraterritoriaux par leurs engagements.

La question n’est donc pas simplement de savoir si une résistance agit au-delà de ses frontières. Il faut demander au nom de quelle cause elle intervient, quelle domination elle combat, quelles alliances elle noue et quelles limites elle reconnaît à son action.

 L’internationalisme des luttes

L’histoire révolutionnaire offre de nombreux exemples de militants qui ont refusé de limiter leur combat à leur pays d’origine. Ernesto Che Guevara en est l’un des symboles les plus connus. Après la révolution cubaine de 1959, il ne s’est pas contenté d’occuper une fonction gouvernementale (ministre de l’Industrie, directeur de la banque centrale) à La Havane. Il a voulu poursuivre la lutte contre l’impérialisme à l’échelle internationale : au Congo, puis en Bolivie, où il mourut en 1967, dénoncé par un berger dont le troupeau avait peur disait-il de la révolution.

Son parcours est souvent présenté comme celui d’un aventurier révolutionnaire dont la pureté idéologique lui couta la vie.  Il fut pourtant cohérent avec une conception internationaliste de la libération, issus de la guerre froide : la domination impériale, le colonialisme et l’exploitation ne s’arrêtaient pas aux frontières d’un État. Un peuple libéré avait, dans cette perspective, une responsabilité envers les peuples encore soumis.

Cette vision s’exprima aussi dans les relations de Cuba avec la Palestine et le monde arabe. En juin 1959, Fidel Castro envoya le Che effectuer une tournée dans les pays du «tiers-monde» en émergence. Après sa rencontre avec Gamal Abdel Nasser au Caire, Guevara se rendit à Gaza et visita des camps de réfugiés palestiniens. Cette présence donna à la révolution cubaine une dimension qui dépassait l’Amérique latine : Cuba se voulait une nation nouvellement libérée, solidaire des autres peuples confrontés au colonialisme et à l’impérialisme.

Le cas de l’Armée rouge japonaise confirme que l’internationalisme révolutionnaire ne fut pas un phénomène exclusivement latino-américain ou arabe. En 1971, ce groupe armé d’extrême gauche s’exila au Liban et s’engagea aux côtés du Front populaire de libération de la Palestine. Ses membres s’entraînèrent dans les camps palestiniens et libanais, dans le cadre d’un projet qui associait lutte révolutionnaire mondiale et libération de la Palestine.

Il convient naturellement de distinguer la solidarité avec une cause, la participation militaire et les attaques visant des civils. Kozo Okamoto, impliqué dans l’opération de l’aéroport de Lod en 1972, demeure associé à une action meurtrière qui ne peut être transformée en geste héroïque sans examen critique. Mais la condamnation de cette violence ne doit pas conduire à nier l’existence historique d’un internationalisme militant. Comprendre un engagement n’est pas nécessairement le justifier.

Cuba, petite nation et révolution pour les autres

La révolution cubaine possède une force symbolique particulière parce qu’elle fut portée par un petit pays situé à proximité immédiate des États-Unis, le géant vorace impérialiste.  Cuba représentait une anomalie géopolitique : une île des Caraïbes qui refusait de se soumettre à la puissance américaine (alors que le jeune Castro avait d’abord sollicité l’appui américain au nouveau régime) et prétendait à construire un modèle socialiste, économique et politique autonome mais dépendant de l’Union Soviétique. Dépendance vivement critiquée plus tard par le Che.

Cette proximité rendait l’expérience cubaine particulièrement significative pour les nations nouvellement décolonisées. Cuba ne disposait ni de la superficie ni des ressources d’une grande puissance. Pourtant, elle soutint des mouvements de libération en Afrique, en Algérie et dans le monde arabe. Elle apporta également une assistance militaire et médicale à plusieurs pays et mouvements, tandis que sa diplomatie défendait une lecture mondiale de l’anti-impérialisme. La projection internationale de la révolution cubaine donna naissance au castrisme, qui se diffusa dans toute l’Amérique latine et inspira des guérillas au Venezuela, en Colombie, au Guatemala, au Pérou, en Bolivie et ailleurs.

Au Moyen-Orient, Fidel Castro devint ainsi une référence pour des courants très différents, depuis la gauche révolutionnaire jusqu’à certains mouvements islamistes. Le Front populaire de libération de la Palestine salua en lui un dirigeant ayant consacré sa vie à la lutte contre l’impérialisme et le colonialisme. Cuba soutint la cause palestinienne, envoya des combattants auprès des forces arabes lors de la guerre d’usure et rompit ses relations diplomatiques avec «Israël» en 1973.

Cette influence ne fut pas seulement militaire. Elle reposait sur une conception de la souveraineté qui refusait de distinguer strictement l’indépendance nationale et la solidarité internationale. Une nation nouvellement libérée devait pouvoir aider d’autres peuples à se libérer, sans attendre l’autorisation des puissances qui dominaient l’ordre international.

Cette politique connut des succès, mais aussi des échecs tragiques. Les guérillas inspirées par le foquisme furent vaincues dans plusieurs pays d’Amérique latine, et le Che mourut en Bolivie en 1967. L’histoire impose donc une double lecture : elle reconnaît l’élan internationaliste de Cuba, tout en examinant lucidement les coûts humains et les erreurs stratégiques de la lutte armée.

C’est dans cette histoire qu’il faut replacer l’idée d’une «union des pays opprimés» ou des «nations naissantes» contre l’impérialisme occidental. Ces nations ne formaient pas toujours un bloc homogène. Elles pouvaient diverger sur la religion, le socialisme, l’économie ou la forme de l’État. Mais elles partageaient une expérience historique : celle de la colonisation, de la dépendance et de l’ingérence.

 Castro et sayyed Khamenei : une convergence improbable

La rencontre entre Fidel Castro et sayyed Ali Khamenei en 2001 manifeste une convergence singulière entre deux révolutions idéologiquement différentes. Castro incarnait une révolution marxiste-léniniste et officiellement athée ; Sayyed Khamenei représentait une révolution islamique fondée sur la centralité de la religion. La révolution iranienne de 1979 refusa simultanément la domination américaine et la tutelle soviétique. Son mot d’ordre — «Indépendance, liberté, République islamique» — exprimait le refus d’un Iran dépendant de l’un ou de l’autre bloc. La République islamique se présentait comme une troisième voie : ni capitalisme occidental, ni communisme soviétique, mais indépendance islamique. Cette orientation ne signifiait pas un rejet de toute modernité. Sayyed Khamenei refusait surtout une modernité imposée de l’extérieur, détachée de la culture religieuse et de la volonté populaire.

Pourtant, les deux dirigeants pouvaient se reconnaître dans une même opposition à la domination américaine. Lors de cette rencontre, Sayyed Khamenei salua la résistance cubaine aux pressions des États-Unis et établit un parallèle entre la conviction religieuse du peuple iranien et la résistance de Cuba à l’«arrogance» des puissances mondiales. Ce rapprochement révélait plutôt la possibilité d’une alliance entre des imaginaires politiques différents lorsqu’ils se rencontrent autour d’un adversaire commun. Là encore, la révolution ne se définissait pas seulement par la conquête d’un pouvoir national ; elle prétendait parler à l’ensemble des peuples soumis à l’impérialisme.

Certains mouvements de résistance refusent d’être décrits comme de simples instruments d’un État. Ils se pensent comme les acteurs d’un front plus vaste, religieux ou révolutionnaire, contre une structure mondiale de domination.

 Le «proxy», un paravent linguistique asymétrique

Le mot anglais proxy signifie «intermédiaire», «substitut» ou «mandataire». Dans les relations internationales, une proxy war est une «guerre par procuration» : une puissance soutient un acteur local — par les armes, l’argent, le renseignement, la logistique ou la diplomatie — sans affronter directement son adversaire. Le terme s’est particulièrement diffusé pendant la guerre froide, lorsque les États-Unis et l’Union soviétique soutenaient des camps opposés en Corée, au Vietnam, en Afghanistan et dans d’autres conflits. Aujourd’hui, les alliances sont plus fluides et les acteurs plus nombreux : États-Unis, Russie, Chine, Iran, Turquie, monarchies du Golfe, mouvements armés, entreprises technologiques et réseaux transnationaux peuvent coopérer sur un dossier et s’opposer sur un autre.

Les Chicago Boys étaient-ils des proxys économistes ? ce sont un groupe d’étudiants chiliens qui partirent aux États-Unis, y étudièrent sous l’influence de Milton Friedman (Prix Nobel du libéralsime en 1976) et d’Arnold Harberger, puis revinrent au Chili pour enseigner, diffuser et appliquer une doctrine économique libérale radicale, préparant ainsi le terrain au coup d’Etat de Pinochet contre le modèle socialiste. Le Chili fut ainsi transformé en laboratoire du néolibéralisme, avant les expériences de Reagan aux États-Unis et de Thatcher au Royaume-Uni.

Dire qu’un mouvement islamique reçoit un soutien iranien est une constatation. Dire qu’il est un «proxy iranien» est déjà une interprétation. Cette formule tend à effacer son histoire, son implantation sociale, ses motivations propres et la part de décision qui lui appartient. Elle suppose que l’aide extérieure détruit automatiquement l’autonomie politique.

La question mérite pourtant d’être posée dans tous les camps. Peut-on parler de «proxies américains» à propos des États du Golfe bénéficiant d’une protection militaire sur leur territoire, d’armements et d’un soutien diplomatique occidental ? Peut-on analyser les «Chicago Boys» comme des relais intellectuels d’un modèle économique transnational soutenu par les États-Unis et les institutions financières internationales ? Dans ces cas, on préfère généralement parler de partenariat, de modernisation ou de coopération.

Le mot «proxy» est utile lorsqu’il permet de décrire une guerre indirecte. Il devient idéologique lorsqu’il sert à délégitimer un acteur sans analyser sa base sociale, son histoire et ses motivations. Le vocabulaire révèle ainsi une asymétrie. Les alliances des puissances occidentales sont présentées comme rationnelles et légitimes ; celles de leurs adversaires comme occultes et manipulatrices. Le mot  proxy» ne décrit pas seulement une relation : il distribue la légitimité entre les acteurs.

Penser le monde depuis les opprimés

La solidarité internationaliste ne doit pas être sanctifiée. Toute intervention extérieure doit être soumise à un examen moral et politique : protège-t-elle réellement les populations ? Respecte-t-elle les civils ? Renforce-t-elle une libération ou reproduit-elle une domination ? Une cause juste ne rend pas toutes les méthodes justes.

Une résistance peut donc être territoriale par son enracinement, extraterritoriale par sa stratégie et internationaliste par son horizon. Elle peut trouver dans la religion une obligation de secours aux opprimés et dans la révolution une théorie de la transformation du monde. La question décisive demeure celle de la justice, non celle de la frontière à partir de laquelle la solidarité deviendrait suspecte. A contrario, le relancement des six missiles du Hezbollah le 2 mars, au lendemain du martyre de sayyed Khamenei depuis le sud se lit par les pro-occidentaux comme une guerre de soutien à l’Iran. Le terme proxy sert donc à camoufler une réalité du terrain, différente du 8 octobre 2023 : la présence sioniste dans le sud.

Penser le monde, c’est refuser de considérer la souffrance comme étrangère dès qu’elle se produit au-delà de notre territoire. C’est aussi accepter de regarder les résistances dans leur complexité : sans les idéaliser, mais sans les enfermer dans le vocabulaire commode du «proxy».

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