Le Deep State libanais qui n’a jamais demandé pardon à son peuple
Catherine Castro
En rendant hommage, le 14 septembre, à Bachir Gemayel, le président Joseph Aoun a salué en lui le symbole d’un «Liban libre, indépendant et fort», ainsi que la détermination à construire un État «fort et uni». Cet hommage présidentiel, prononcé à l’occasion de l’anniversaire de l’attentat qui coûta la vie au président élu en 1982, ne pouvait être entendu comme un simple geste protocolaire. Il engage une certaine lecture de l’histoire libanaise : celle d’un homme transformé en figure de souveraineté, tandis que les violences de la guerre civile sont reléguées dans une zone d’ombre.
Mais une question demeure, embarrassante et essentielle : si Bachir Gemayel avait demandé pardon à la famille des Libanais qu’il a tués, massacrés, enlevés, Joseph Aoun aurait-il prononcé les mêmes louanges ?
La question n’est pas de nier l’assassinat de Bachir Gemayel, ni de relativiser la gravité de l’attentat du 14 septembre 1982. Un crime ne devient pas légitime parce que sa victime était un criminel de guerre, pas plus qu’une victime cesse d’être victime parce qu’elle appartenait à un camp politique. Mais la mémoire nationale ne peut se construire en séparant le martyr de ses actes, l’homme assassiné de l’homme qui avait commandé, organisé ou cautionné une violence dont d’autres Libanais furent les victimes.
Les excuses publiques sont devenues un langage central de la politique contemporaine. Des chefs d’État demandent pardon pour la colonisation, les massacres, les discriminations ou la collaboration avec des régimes criminels. Pourtant, tous les gestes ne se valent pas. Le roi Philippe de Belgique a parlé de «profonds regrets» pour les blessures liées à la colonisation du Congo, sans formuler d’excuses officielles. Jacques Chirac, en 1995, a reconnu la responsabilité de l’État français dans la rafle du Vel’ d’Hiv, rompant avec le refus de François Mitterrand d’engager la République dans cette reconnaissance.
Entre le regret, la honte, la reconnaissance et la demande de pardon, il existe des différences politiques et morales considérables. Dire «nous regrettons» peut exprimer une douleur, mais aussi maintenir une distance entre le locuteur et le crime. Dire «nous avons commis» implique une responsabilité. Dire «nous vous demandons pardon» ouvre une relation avec les victimes, mais ne saurait remplacer la justice, les réparations ou la transformation des institutions.
Le pardon n’est pas l’amnistie
Dans cette confusion, il faut distinguer le pardon, la justice et l’amnistie. Le pardon appartient d’abord à une relation. Il suppose quelqu’un qui a commis, quelqu’un qui a subi, et un acte par lequel la victime peut, si elle le veut, desserrer l’emprise du crime sur son existence. Il ne peut être décrété par un président, imposé à une communauté ou exigé au nom de la réconciliation nationale.
Le pardon est souvent présenté comme une valeur chrétienne. Il l’est, certes, mais cette origine religieuse ne permet pas de le réduire à une faiblesse morale. Dans l’Évangile, pardonner ne signifie pas nier le mal. Le pardon suppose au contraire que le mal soit nommé, que la faute soit reconnue et que la relation brisée puisse, éventuellement, être transformée.
D’ailleurs le récit biblique d’Adam et Ève selon la Genèse fournit déjà une scène politique de la responsabilité. Après la transgression, ni Adam ni Ève ne demandent véritablement pardon. Ils se rejettent la faute : Adam accuse Ève, Ève accuse le serpent. La première réaction humaine face à la faute n’est donc pas l’aveu, mais la dénégation et le déplacement de la responsabilité.
Cette scène pourrait servir de miroir à de nombreuses mémoires nationales. Les États demandent rarement pardon sans condition. Ils parlent de «contexte», de « circonstances », de «débordements», de «violences des deux côtés». Les anciens dictateurs ne s’excusent presque jamais. Augusto Pinochet n’a pas demandé pardon aux victimes de la dictature chilienne ; ni le Mao aux proches des victimes de la grande famine. Les responsables de la répression cherchent souvent à mourir avant d’avoir comparu devant la justice. Inutile de rappeler le suicide de Hitler.
Le philosophe jésuite Paul Valadier rappelle que la politique contemporaine a multiplié les appels au pardon, les commissions de réconciliation et les gestes de repentance. Mais il souligne également le danger d’institutionnaliser et de banaliser le pardon. Dans le sillage de Hannah Arendt, le pardon peut être compris comme une manière de rompre avec l’irréversibilité de l’action passée. Cependant, dans le sillage de Jankélévitch et de Derrida, il faut aussi reconnaître que certains crimes résistent à toute appropriation politique du pardon.
«Le pardon est mort dans les camps de mort»
Cette célèbre sentence du philosophe juif et résistant Vladimir Jankélévitch signifie que personne ne peut parler à la place des morts, ni convertir l’extermination en événement réconciliable par une simple cérémonie. Le pardon ne doit pas devenir le masque d’une impunité. L’extermination nazie (et pourquoi pas des camps de Chatila) dépasse l’entendement qui exige le pardon.
Ni honte ni pardon. Silence, on tue.
Le livre de Niklas Frank, Le Père : un règlement de comptes, constitue l’un des témoignages les plus saisissants de cette responsabilité mémorielle. Niklas Frank s’adresse à son père, Hans Frank, ministre d’Hitler et gouverneur général de la Pologne occupée. Condamné à mort à Nuremberg, Hans Frank fut reconnu responsable d’un système de terreur et de l’assassinat de millions de Juifs et de Polonais. Son fils refuse de transformer cette figure paternelle en héros familial ou en victime de l’histoire.
Niklas Frank ne demande pas pardon à la place de son père. Il ne prétend pas être coupable des crimes nazis. Il accomplit autre chose : il rompt avec la solidarité familiale qui protège les criminels après leur mort. Sa honte n’est pas une culpabilité biologique ; elle est un geste de dissociation morale. Il dit, en somme : cet homme était mon père, mais je refuse que ce lien m’oblige à le défendre.
Cette position permet de distinguer la culpabilité de la responsabilité. Les enfants de criminels ne doivent pas être punis pour des actes qu’ils n’ont pas commis. Mais ils peuvent choisir de ne pas transmettre le mensonge, de ne pas embellir l’histoire familiale, de ne pas protéger le nom du père. La honte devient alors une forme de vérité.
Le contraste avec certaines familles politiques libanaises est frappant. Les descendants de responsables de la guerre civile ont rarement assumé publiquement l’histoire de leurs pères, encore moins demandé pardon au nom de leur héritage politique. Les filles d’Étienne Sakr, Pascale et Carole, n’ont pas, à ma connaissance, publiquement désavoué ou responsabilisé leur père pour ses actes criminels et ses déclarations politiques d’une normalisation avec le sionisme, depuis Chypre. Quant aux dérives verbales de Nadim Gemayel qui n’a «pas de complexe»’ pour rencontrer le génocidaire Netanyahou pour lui «donner son avis» sur la guerre et lui demander le retrait des troupes sionistes, elles sont une insulte à l’instinct calculateur de son père Bachir Gemayel, qui rencontrait sans gêne Ariel Sharon à Beyrouth, et savait que toute alliance avec «Israël» engageait une dette politique et exposait le Liban à une dépendance stratégique. Être aussi imbécile pour ne pas avoir honte, la honte laisse place à la répétition fantasmée de l’histoire.
La guerre civile n’a pas produit une mémoire commune, mais une concurrence des mémoires. Chaque communauté conserve ses martyrs, ses blessures et ses récits d’autodéfense. Les victimes des uns deviennent parfois les ennemis des autres. Les responsables politiques ont souvent préféré l’amnésie officielle à une justice risquant de mettre en cause les fondateurs ou les protecteurs des partis contemporains.
Les phalangistes libanais, encore moins les forces libanaises, dont le président Geagea n’a décidément rien appris de son séjour carcéral, n’ont jamais présenté une demande collective et pleinement assumée de pardon pour les Libanais tués au cours de la guerre. Les massacres de Sabra et Chatila, commis du 16 au 18 septembre 1982 par des milices phalangistes dans les camps palestiniens où se réfugiaient aussi des Libanais, demeurent associés à une chaîne de responsabilités libano-israéliennes.
Des discours morts-nés sur les fosses communes
S’il y a une image qui résume l’imperméabilité de l’état profond libanais à toute mise en cause sur les crimes commis à l’égard de son peuple, ce sont les fosses communes des dits disparus, sourdes et muettes, murées dans un silence impuni.
Un État fort n’est pas un État qui glorifie les vainqueurs armés. C’est un État capable d’ouvrir ses archives, de rechercher les disparus et d’écouter les familles des victimes, y compris lorsque ces victimes appartiennent au camp politiquement indésirable.
Lorsque le président parle du président. Que devrait dire le président ?
La véritable question n’est donc pas : «Bachir Gemayel mérite-t-il un hommage ?» La question est : quel hommage une République peut-elle rendre à un homme dont la mémoire divise encore la nation ?
Un président ne devrait pas seulement honorer une mort. Il devrait nommer les morts que cette figure historique a laissés derrière elle. Il devrait dire que l’assassinat de Bachir constitue un crime, mais que les crimes commis au nom de son camp ne disparaissent pas avec lui. Il devrait distinguer la souveraineté de la milice, l’État de la force, la mémoire du culte. Après avoir détourné les valeurs de l’héritage Moussa Al Sadr issu de l’absentéisme de l’état libanais, Joseph Aoun semble découvrir une solution aussi commode qu’universelle : transformer le dilemme en valeur nationale. L’État, hier absent lorsqu’il fallait protéger, soigner et représenter, devient soudain une vérité morale dès qu’il s’agit de célébrer la force, l’ordre et les figures controversées du passé. Il ne resterait donc plus qu’à appeler «unité» le silence sur les victimes, «souveraineté» l’amnésie historique et «réconciliation» l’absence de justice.
La question posée à Joseph Aoun est finalement celle-ci : peut-il célébrer un rêve d’État sans exiger le pardon de ses victimes ? Peut-il louer la force sans exiger la vérité ? Peut-il honorer Bachir sans rendre hommage, en même temps, à ceux qui furent tués par l’ordre politique et militaire auquel il appartenait ? Avant de construire un État fort, il faut accepter que l’État profond se tienne devant ses morts.
