L’intégrité académique à l’épreuve de la naissance du «Nouveau Moyen-Orient»
Par Catherine Castro
«L’intégrité scientifique est l’ensemble des règles et valeurs qui doivent régir les activités de recherche pour en garantir le caractère honnête et scientifiquement rigoureux», rappelle l’UNESCO. Raymond Aron, plus tranchant, écrivait : «La vocation de la science est inconditionnellement la vérité.» Entre ces deux boussoles — l’intégrité comme norme collective, la vérité comme exigence absolue — se niche une marge fragile : celle où les faits peuvent être déformés par leur narration. Pour le sociologie américain Robert K. Merton, cette marge ne se ferme que par le «scepticisme organisé», c’est-à-dire la vigilance collective des pairs, la confrontation des preuves, la soumission des affirmations à la critique.
La «zone grise» de l’intégrité : du rapport Corvol au 7 octobre 2023
Le rapport Corvol sur l’intégrité scientifique en France (2016) a identifié une «zone grise» : des pratiques qui ne relèvent pas de la fraude avérée, mais qui s’écartent de l’éthique attendue (sélection biaisée de sources, conflits d’intérêts non déclarés, généralisations hâtives, instrumentalisation de l’autorité académique). Depuis le 7 octobre 2023, cette zone s’est amplifiée autour du rôle de la résistance armée contre le sionisme. Elle s’étend aussi au Liban, pour cibler les acteurs et facteurs qui ont contribué au retrait «israélien» en 2000.
Des chaînes libanaises invitent sur leurs plateaux des professeurs universitaires, parfois sans nommer l’institution à laquelle ils sont rattachés pour discuter sur les dernières actualités de la guerre sur la région. Parmi eux : Ali Khalifé (Faculté de pédagogie, Université libanaise), Hayat Hariri (docteure en histoire et relations internationales), Najat Saliba (doctorat en chimie, et directrice du centre de conservation de la nature à l’Université Américaine de Beyrouth), Julie Hanna, avocate à la Cour. Leur présence médiatique, légitime en soi, devient problématique lorsque leurs interventions brouillent la frontière entre analyse historique et plaidoyer politique. Le spectateur ne sait plus s’il écoute un chercheur ou un porte-parole. C’est précisément dans cette confusion que prospère la mésinformation qui a son tour inverse les grands récits.
L’inversion des grands récits sur les plateaux libanais et panarabes
Les grands récits nationaux sont des matrices interprétatives qui sélectionnent les événements, distribuent les rôles — héros, victimes, responsables — et donnent au présent la légitimité d’un passé reconstruit; c’est pourquoi le renversement des récits associés à Fukuyama et à Marcel Gauchet ne signifie pas simplement la disparition de l’histoire, mais le déplacement de son centre d’autorité: après l’annonce de la fin des idéologie avec la chute du mur de Berlin en 1989, ou de l’épuisement des grands récits occidentaux, d’autres narrations cherchent désormais à réinscrire les peuples dominés dans leur propre historicité, comme le montre l’analyse d’un «diagnostic occidentalo-centré» qui laisse place à de nouveaux récits extra-occidentaux, eux-mêmes capables de devenir hégémoniques.
Nous allons mentionner des erreurs graves dans la hiérarchisation des évènements, comme la libération du sud libanais et même une exégèse malhonnête de la loi libanaise de 1956.
Dans l’émission صار الوقت, le 9 juillet 2026, Marcel Khalife avait animé un débat entre Ali Khalife et la syndicaliste et professeure Rindallah Jabbour. Ali Khalife, professeur à la faculté de pédagogie, qui travaille sur la culture citoyenne dans les écoles libanaises avance en toute assurance, que les armes du Hezbollah sont plus dangereuses que l’occupation sioniste parce que «le sud a été libéré avant la guerre de soutien à Gaza, et maintenant il est occupé». Lorsque Rindalla Jabbour lui demande à plusieurs reprises et avec insistance qui a libéré le Sud, il finit par répondre que ce sont les sudistes et Jabbour de répliquer alors : les sudistes sont les résistants. Dans l’émission du 17 aout 2026 de نبض بيروت sur OTV, le même Ali khalife qualifie la résistance de milice hors la loi, l’accuse de bâtir des tunnels pour en faire des dépôts d’armes au lieu de bâtir des abris pour les civils (ce que les médias sionistes ont aussi dit des tunnels de Hamas), et accuse l’institution militaire de complicité avec cette milice qui selon lui contrôle ses services de renseignement. Le Hezbollah, dit-il, est un groupe de gang qui expose les Libanais au danger en cachant des dépôts d’armes sous des constructions civiles. Il continue que les scouts de Al Mehdi qui ont «rempli» le stade de la Cité Sportive sont le répliqua des réservistes paramilitaires iraniens, les Bassidj. Tout en critiquant l’incapacité de l’autorité libanaise à appliquer les décisions de désarmer le Hezbollah, Docteure Hayat Hariri avance sur le plateau de la chaine MTV, que le Hezbollah ne veut pas la réussite de la diplomatie, ou le succès de l’armée libanaise parce que dit-elle, il serait embarrassé devant la population du sud qui verrait dans la souveraineté de l’État la seule garantie de la paix. Elle a ainsi occulté un fait historique, que la libération ne se fait que par la force dont est dépourvue l’armée libanaise. La députée chimiste et écologiste Najat Saliba ne cesse de répéter sur tous les plateaux panarabes que le Hezbollah est hors la loi et c’est à cause de son aventure que les déplacés souffrent du froid dans les tentes. Et qu’a-t-elle- fait l’écologiste indépendantiste pour aider les déplacés ? elle a remercié la ministre des Affaires sociales, et les pays amis. Elle assume sur le plateau de la chaine al Qahera News, en mars dernier, que le Hezbollah ne bénéficie pas de la «légitimité libanaise», en occultant le droit international à la résistance armée contre toute occupation. Dans l’émission 7aki.net sur la plateforme LebanonFiles.com, elle se moque du bon sens cartézein sans aucun scrupule en précisant que Donald Trump reconnait la souveraineté du Liban, lorsqu’il a répondu aux journalistes avec un si conditionnel : «si le président Aoun me demande de parler au Hezbollah, je le ferai», passant outre la volonté américaine contradictoire d’impliquer l’armée syrienne dans le conflit contre le Hezbollah devant tous les invités. Elle allègue sans référence à l’appui que c’est le Hezbollah qui dit explicitement que l’Iran «nous dicte des actions dont on ne voudrait pas». Nous ne nous arrêtons pas sur tous les propos irresponsables des académiques, comme ceux de May Chidiac, docteure en sciences de l’information adhérant au parti des Forces Libanaises dont le président GeaGea ne cesse de fabriquer des faits historiques sans retenue et sans vraisemblance devant la génération Z, (Israel n’a rien fait au Liban avant 1969.) Il y a également une mercantilisation utilitariste de la loi libanaise de 1956. Sur le plateau de la chaine MTV, l’avocate en droit international July Hanna justifie l’article 13 de l’accord-cadre par une preuve de bonne intention de l’autorité libanaise, en se demandant sans décence : comment porter plainte contre mon interlocuteur avec qui je négocie ? Les poursuites judiciaires s’arrêteraient seulement durant la période d’essai de l’accord cadre. Elle tente désespérément avec un non-professionnalisme scandaleux dans بيروت اليوم ( 2 Aout 2026) de sauver Antoine Sehnaoui assis à la même table que le génocidaire Netanyahou. Elle a recours pour sortir de son embarras devant la caméra à une jurisprudence de la Cour de cassation en 1996, lorsque le juge Ralph Riachi criminalise le contact avec l’ennemi après avoir confirmé l’intention criminelle de la trahison chez l’accusé. A l’avocate, experte en résolution de litiges, de conclure que Sehnaoui n’a pas cette intention criminelle, puisqu’il ne se cache pas dans la photographie !!!!
Les récits préfabriqués contre la libération du Sud libanais
Michel de Certeau met l’accent sur la multiplicité des récits nationaux dans lesquels «le processus explicatif intervient comme érosion, déplacement, modification dans le champ du récit social».
Autrement dit : l’histoire ne se fixe pas dans un seul récit ; elle est travaillée par des versions concurrentes, des déplacements de sens, des réinterprétations. Paul Ricœur, lui, insiste sur le retour des «grands récits» : des narrations structurantes qui donnent cohérence à l’expérience historique. Certeau, au contraire, se félicite de la multiplication de récits atomisés, locaux, fragmentés.
Cette différence de sensibilité se double d’un désaccord sur l’ancrage institutionnel du discours historique. Certeau souligne que l’histoire est produite dans des institutions (universités, laboratoires, revues) qui façonnent ses normes. Ricœur, plus méfiant, craint que cette «sociologie de l’historiographie » ne masque les enjeux ontologiques du référent : la trace, le témoignage, le document comme preuves d’un réel qui résiste à la narration.
La libération du Sud-Liban en 2000 illustre cette bataille de l’interprétation: la réduire soit au résultat d’un calcul électoral «israélien», soit à l’effet de circonstances exceptionnelles, revient à substituer une causalité unique à une configuration historique complexe où se combinent résistance armée, mobilisation populaire, affaiblissement du dispositif d’occupation, décision politique «israélienne» et cadre juridique international — le retrait ayant été confirmé par les Nations unies en référence à la résolution 425. La justification de l’occupation ou des attaques contre le Liban par «l’aventurisme» du Hezbollah tend à déplacer la question historique : au lieu d’examiner les conditions de l’occupation, les formes de résistance, la mobilisation des populations du Sud, les rapports de force militaires et les facteurs diplomatiques ayant conduit au retrait «israélien» de mai 2000, elle transforme la libération en conséquence accidentelle d’une faute politique. Il faut distinguer deux propositions : critiquer les décisions militaires et politiques du Hezbollah depuis 2000 est légitime ; effacer ou relativiser son rôle historique dans la résistance qui a contribué au retrait «israélien» relève d’une réécriture rétrospective. Le faux récit apparaît ici moins dans une invention brute que dans une substitution causale : l’acteur qui a participé à un événement est présenté comme la cause de la situation qu’il aurait, selon ce récit, lui-même provoquée, tandis que les autres acteurs et les rapports de domination disparaissent de l’analyse. En d’autres termes, accuser le Hezbollah d’occuper le sud sert à gommer l’invitation explicite de Béchir Gemayel de l’ennemi sioniste d’occuper Beyrouth Ouest.
Le même renversement s’observe dans le récit de la Nakba: à la narration qui attribue principalement l’exode palestinien à un prétendu désistement volontaire des Arabes, à la vente de leurs terres ou à leur départ organisé par les dirigeants arabes, répond une historiographie fondée sur les archives, les témoignages et la mémoire des expulsions, des destructions et de la dépossession; les travaux de Nur Masalha montrent ainsi que cette version ne peut être isolée des politiques de transfert et des rapports de force qui ont accompagné la création d’«Israël».
C’est précisément dans cet écart entre le fait, sa sélection et sa mise en intrigue que se forme la «zone grise» de l’intégrité scientifique : non pas nécessairement la fraude manifeste, mais le moment où une hypothèse est présentée comme un fait, où une causalité partielle se transforme en explication totale, où les traces discordantes sont tues et où l’autorité académique sert à naturaliser un récit national. L’intégrité ne commande donc pas au chercheur de renoncer à toute lecture politique ; elle lui impose de rendre visibles ses sources, ses choix, ses incertitudes et ses présupposés, afin que le renversement d’un récit dominant ne devienne pas, à son tour, une nouvelle mythologie.
Distinction entre fait historique et son hiérarchisation
Le fait historique désigne un événement ou une occurrence qui a eu lieu dans le passé et qui peut être attesté par des traces : documents d’archives, témoignages, preuves matérielles, données vérifiables. Il répond à la question : qu’est-ce qui s’est passé ? Par exemple : «Le 24 mai 2000, l’armée israélienne a achevé son retrait du Sud-Liban, confirmé par les Nations unies en référence à la résolution 425». Ce fait est indépendant de son interprétation ; il peut être contesté seulement par des preuves contraires.
La hiérarchisation, en revanche, est une opération narrative et mémorielle : elle consiste à sélectionner, ordonner et valoriser certains faits plutôt que d’autres dans un récit historique. Elle répond à la question : quel fait est présenté comme central, et quel fait est relégué à l’arrière-plan ? Par exemple : le récit occidental de la libération de l’Europe en 1944-1945 a longtemps placé le débarquement de Normandie au centre de la mémoire collective, tandis que le rôle décisif de l’Union soviétique, ayant perdu plus de 20 millions de soldats sur le front de l’Est était minimisé ou omis. Le fait soviétique n’était pas nié ; il était subordonné dans la narration.
Le bouclier de la liberté académique
La hiérarchisation prépare à la déformation non au niveau de la chronologie et de la causalité mais au niveau de l’usage. Le chercheur invité sur un plateau devient alors une marque d’autorité ; sa parole est consommée comme un fait, même lorsqu’elle relève d’une hypothèse, d’un jugement de valeur ou d’une simplification polémique. L’académisme devient mercantiliste lorsqu’il ne mesure plus la valeur d’une intervention à la solidité de ses sources, mais à son rendement médiatique : capacité à provoquer, à confirmer les convictions du public ou à fournir une justification savante à une position politique. La liberté académique protège le droit d’examiner, de contester et d’interpréter ; elle ne protège ni la fabrication de faits, ni l’omission systématique des preuves contraires, ni l’usage abusif d’un titre universitaire. L’intégrité scientifique constitue précisément la frontière entre ces deux domaines : elle n’impose pas la neutralité politique, mais la loyauté envers les sources, la transparence de la méthode, la reconnaissance de l’incertitude et la possibilité de la réfutation.
Liberté d’expression et liberté académique
La réforme de la loi libanaise sur l’information illustre une contradiction fondamentale : vouloir lutter contre les fausses informations tout en conservant des dispositions suffisamment vagues pour menacer la liberté de la presse. Selon les critiques rapportées par L’Orient-Le Jour, l’article 104 maintient la possibilité de peines d’emprisonnement contre les journalistes pour diffusion d’informations fausses ou nuisibles, alors que la réforme était également présentée comme une modernisation du secteur et une meilleure protection de la liberté d’expression. Reporters sans frontières défend, de son côté, la dépénalisation de la diffamation, la suppression des peines de prison pour les délits de presse, la transparence du financement des médias et la clarification des responsabilités éditoriales.
Dans ce nouveau théâtre de la vérité, une seule question demeure : qui va corriger les propos de qui ? Le chercheur, tenu de vérifier chaque mot, ou le présentateur, libre de transformer chaque fait en spectacle ?
