Bien plus qu’une simple carte : L’annexion symbolique du sud du Liban
Assia Husseini
Comment une image géographique devient-elle un instrument d’annexion symbolique et de guerre psychologique, préparant les esprits à ce qu’«Israël» tente d’imposer sur le terrain ?
Bien plus qu’une simple carte
Une seule ligne a disparu d’une image publiée, et avec elle les frontières d’un État entier ont été modifiées. Sur la carte diffusée par des comptes officiels relevant du «ministère israélien des Affaires étrangères» sur la plateforme X, des parties du sud du Liban apparaissaient à l’intérieur de l’espace attribué à l’entité «israélienne». Le Sud n’était pourtant pas le sujet initial de la publication: l’image accompagnait des statistiques comparant les taux de malnutrition au Moyen-Orient, dans une tentative «israélienne» de démentir les rapports documentant la famine dans la bande de Gaza. Mais en quelques secondes, la carte a dit bien davantage que les chiffres qui l’accompagnaient : cette terre pouvait être représentée hors du Liban et à l’intérieur d’«Israël».
La question ne se limite donc plus à l’exactitude du tracé. Lorsqu’elle émane d’une institution officielle et concerne une terre soumise à l’occupation et à la destruction, la carte devient un acte politique. Elle ne se contente pas de décrire la réalité : elle en propose une autre et lui donne une forme visuelle achevée. En engloutissant des parties du Sud, elle efface d’un seul geste les frontières, la souveraineté et les habitants, puis présente le résultat de l’annexion comme une vérité géographique antérieure au conflit.
Le «ministère israélien des Affaires étrangères» a ensuite supprimé la publication, prétendant que l’erreur résultait de l’utilisation de l’intelligence artificielle. Cette justification n’efface cependant pas sa responsabilité. L’intelligence artificielle n’a ni décidé de publier ni ouvert les comptes du «ministère» : une institution officielle a préparé, vérifié et diffusé le contenu, avant de le retirer sous la pression des protestations. Une fois parvenue au public, l’image laisse une trace et des interrogations que sa suppression ne peut effacer.
La carte comme discours du pouvoir
L’historien et géographe britannique John Brian Harley, l’un des principaux théoriciens de la cartographie critique, offre une clé essentielle pour comprendre cet épisode. Selon lui, la carte n’est pas un miroir innocent de la géographie, mais une construction sociale et un discours politique produits par une autorité en fonction de ses valeurs et de ses intérêts. Il ne suffit donc pas de demander ce qu’elle montre : il faut aussi savoir qui l’a dessinée, dans quel contexte, pour quel public et ce qu’elle a choisi de révéler ou de dissimuler.
La puissance de la carte tient à son apparence scientifique. Frontières, couleurs et noms semblent constituer des données techniques neutres, alors qu’ils portent des jugements sur la propriété, l’appartenance et la légitimité. Lorsqu’un territoire est inséré dans les frontières d’une autre autorité, la carte joue le rôle d’un «titre de propriété symbolique» : elle ne crée aucun droit juridique, mais donne à la revendication une forme visuelle suggérant que la propriété a déjà été tranchée. Représenter le Sud à l’intérieur d’ «Israël» devient ainsi une forme d’appropriation anticipée : une possession symbolique précédant la tentative de soumission matérielle, politique et militaire.
Une autre signification apparaît dans ce que Harley nomme le «silence cartographique». La carte parle autant par ce qu’elle efface que par ce qu’elle expose. Dans l’image «israélienne», le Sud disparaît en tant que terre libanaise habitée, les noms de ses villes et villages, ses habitants et leur mémoire s’effacent. Le lieu devient une surface colorée, vide, susceptible d’être découpée, annexée et réorganisée. L’effacement de l’être humain facilite alors la présentation de sa terre comme un espace disponible à l’appropriation.
En ce sens, la carte ne se contente pas d’enregistrer les frontières du pouvoir: elle aide le pouvoir à s’imaginer de nouvelles frontières. Elle accomplit visuellement ce que le discours politique aurait besoin de longues pages pour justifier: elle nie la souveraineté libanaise, rattache le Sud à l’espace «israélien», puis présente l’expansion non comme une agression, mais comme une géographie déjà constituée.
L’image et le terrain : deux voies au service d’un même projet
Cette carte ne peut être lue dans le vide. Elle a été publiée alors que se poursuivaient les agressions israéliennes contre le sud du Liban : destruction de bâtiments officiels, de maisons et de propriétés privées, arrachage des arbres, dégradation et empoisonnement des terres agricoles. Sa diffusion a également coïncidé avec le refus «israélien» d’un retrait complet, les tentatives persistantes d’incursion, de grignotage territorial et d’imposition de zones tampons, ainsi qu’avec les appels de milieux «israéliens» extrémistes à coloniser le Sud.
Dans ce contexte, l’image complète l’action menée sur le terrain. La destruction, le déblaiement et le déplacement forcé modifient matériellement le territoire, tandis que la carte le recompose dans les consciences. Les villages sont vidés et leurs constructions détruites, puis leurs frontières et leur identité sont effacées de l’image. Il ne s’agit pas d’une simple ressemblance entre une carte et une opération militaire, mais d’une répartition des rôles entre la force et la communication : le terrain impose la peur, tandis que l’image lui donne une forme et un avenir possible.
La carte fonctionne ici comme un instrument de la communication stratégique israélienne. Celle-ci ne repose pas uniquement sur les mots, mais sur la coordination des images, des symboles et des récits avec les comportements politiques et militaires afin d’influencer les perceptions et les attitudes du public. La carte est particulièrement efficace parce qu’elle condense un projet complexe en une image comprise en quelques secondes : une couleur s’étend, une frontière disparaît et une terre passe visuellement d’un État à un autre.
Ce mécanisme peut être qualifié d’«anticipation visuelle de la réalité politique». La carte dessine aujourd’hui ce qu’Israël veut rendre pensable et réalisable demain. Au lieu que l’annexion demeure rejetée dans son principe, sa représentation visuelle déplace le débat vers ses modalités: jusqu’où les frontières pourraient-elles avancer ? Quelle superficie pourrait être occupée ? Quelle force serait capable de l’empêcher ? La propagande atteint alors son premier objectif : non pas convaincre immédiatement le public d’adhérer au projet, mais le rendre imaginable et discutable.
Une guerre psychologique contre les habitants du Sud
Pour ses habitants, le Sud n’est pas un espace abstrait. Il est la maison, le cimetière, le champ, la mémoire et le réseau de relations qui donnent un sens à la vie. La carte déplace donc la menace : elle ne vise plus seulement des positions ou des personnes, mais le lieu lui-même. Ce ne sont plus uniquement les vies qui seraient en danger, mais la possibilité de demeurer sur cette terre et le droit d’y retourner.
Ce message cherche à susciter la peur du retour dans les villages, à semer le doute sur la possibilité de continuer à vivre dans le Sud, à pousser les habitants vers un déplacement permanent et à les faire hésiter à reconstruire leurs maisons ou à investir dans leurs terres. Il tente aussi d’ancrer l’idée qu’ «Israël» serait capable d’imposer de nouvelles frontières et de s’emparer de territoires supplémentaires, tandis que la Résistance serait incapable de le dissuader. Si cette représentation s’installe dans les consciences, l’image pourrait produire un effet concret sans tirer une seule balle : vider progressivement la terre sous la pression de la peur et affaiblir le lien de ses habitants avec elle avant d’en imposer le contrôle total.
La guerre psychologique ne vise toutefois pas uniquement le rapport à la terre, elle cible aussi le rapport à la Résistance. Le message implicite adressé aux habitants du Sud affirme que la poursuite de la confrontation leur coûtera leurs maisons et leurs villages. «Israël» tente ainsi de déplacer la question : au lieu de demander «Pourquoi Israël occupe-t-il le Sud et menace-t-il ses habitants ?», il faudrait demander «Qui a exposé le Sud à ce danger ?». Il s’agit d’un renversement de responsabilité destiné à pousser la victime de l’agression à blâmer la force qui résiste à l’occupation plutôt que l’autorité qui crée et exécute la menace.
La même carte s’adresse parallèlement au public «israélien» dans un langage différent. Elle offre à l’extrême droite une représentation visible de ce qu’elle cherche à accomplir au Liban, en Syrie et à Gaza, et présente l’expansion comme une preuve de puissance, de victoire et de capacité à imposer les résultats de la guerre. La même image réunit ainsi l’intimidation à l’extérieur et la mobilisation à l’intérieur.
Supprimer l’image ne met pas fin au message
Le retrait de la carte après sa publication peut être lu comme un ballon d’essai. Il a permis à «Israël» de mesurer l’ampleur de la protestation officielle libanaise, le niveau de la colère populaire, l’étendue de la couverture médiatique ainsi que la capacité du message à répandre la peur et à renforcer les divisions. Il lui a aussi permis d’observer dans quelle mesure le public «israélien» était disposé à accepter l’image de l’expansion comme une option politique ou sécuritaire possible.
Publier puis supprimer offre une large marge de manœuvre: si l’image passe sans protestation, elle peut être reproduite et développée, si son coût devient trop élevé, elle peut être qualifiée d’«erreur technique» et retirée. Mais le déni ne rétablit pas, dans l’esprit de ceux qui ont vu l’image, les frontières qui y ont été effacées. Il n’annule pas non plus le fait qu’un compte officiel a intégré une terre libanaise à l’espace visuel «israélien».
Du côté libanais, la réaction a été timide l’État a choisi d’agir loin des regards. Le président Joseph Aoun a demandé que la publication soit examinée et retirée. L’ambassadrice du Liban à Washington, Nada Hamadé Moawad, a contacté le département d’État américain, qui a demandé à la partie «israélienne» des explications et la suppression de la carte. La démarche a permis de retirer la publication des comptes du «ministère israélien des Affaires étrangères sur X», bien qu’elle soit restée visible un certain temps sur un compte officiel Telegram.
Ce succès diplomatique n’a cependant pas été accompagné d’une présence communicationnelle à la hauteur de l’événement. Le ministère libanais des Affaires étrangères n’a publié aucun communiqué rejetant la carte et exigeant des excuses ainsi qu’une rectification officielle. L’État n’a pas non plus proposé à l’opinion publique un récit cohérent affirmant que les frontières et la souveraineté du Liban ne sauraient être négociées ou redessinées. À l’inverse, la position du Hezbollah a constitué la principale réaction politique publique: le parti a vu dans la carte une preuve des ambitions «israéliennes» visant la terre et les richesses du Liban. Il a appelé à mettre fin aux négociations directes, à convoquer le Conseil supérieur de défense, à agir sur les plans politique, diplomatique et juridique, à déposer une plainte auprès du Conseil de sécurité et à unifier la position libanaise face à l’occupation.
Une occupation qui commence par l’image
La carte cherche à posséder symboliquement la terre avant de s’en emparer sur le terrain : elle efface les frontières, présente l’annexion comme un fait accompli, exerce une pression sur les habitants du Sud par la peur de perdre leur territoire et offre au public «israélien» une image prête à l’emploi du projet expansionniste. Mais elle ne garantit pas à «Israël» le résultat recherché.
La mémoire des habitants du Sud n’est pas une page blanche. Elle porte l’expérience de l’occupation, de la Résistance et de la libération. Le message peut donc se retourner contre ses auteurs. Au lieu de pousser les habitants à abandonner leur terre, il peut renforcer leur attachement à celle-ci et leur conviction que le projet israélien ne vise pas uniquement les armes de la Résistance, mais aussi le territoire, la population, la souveraineté et les richesses du Liban. La carte fournit également un argument supplémentaire contre le pari exclusif sur les négociations, alors qu’«Israël» poursuit l’occupation, détruit la terre et la redessine à l’intérieur de ses propres frontières.
Cet épisode montre que l’occupation ne commence pas toujours par un char ou un bulldozer. Elle peut débuter par une ligne effacée, une couleur qui s’étend et des villages qui disparaissent d’une image. La carte ne modifie pas juridiquement la propriété du territoire, mais elle tente d’en modifier la représentation dans les consciences afin de préparer son changement par la force. Et tandis qu’ Israël » veut convaincre les habitants du Sud que leur terre peut leur être arrachée, la réponse la plus forte consiste à la rendre, dans leur regard, plus intimement liée à eux et plus impossible encore à effacer.
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