Massacre de Halabja : des Français dans le viseur de la justice
«We are walkind dead.» Venu témoigner à Paris en début de semaine, Osman Abdalqadir Hassan, rescapé du massacre de Halabja, livre un récit terrifiant. Devant un parterre de journalistes, il raconte comment il a réchappé de l'enfer. L'horreur qu'il a subie, après que Saddam Hussein, le 16 mars 1988, a pilonné puis gazé le village de Halabja, faisant entre 3 200 et 5 000 morts et 7 000 blessés. «Aujourd'hui, nous sommes des morts vivants», lâche-t-il. Dans l'attaque, l'homme a perdu une partie de sa famille, et une partie de sa vie. Même constat pour Kamil Abdulqadir Wais Mohammed, le porte-parole des victimes d'Halabja. Il s'était réfugié dans une cave avec sa famille jusqu'à ce que les bombardements cessent. Terrés sous terre, ils se rendent rapidement compte que du gaz chimique est répandu à la surface. Leurs yeux commencent à piquer, la respiration se fait plus difficile. Lorsqu'ils sortent, des centaines de cadavres jonchent le sol. Alors qu'il fuit la ville à bord d'un tracteur, sa vue se brouille. Kamil perd sa famille. «J'étais devenu aveugle», raconte-t-il. Lorsqu'il revient à lui, il se trouve dans un hôpital en Iran. Il est le seul survivant parmi ses proches.
Aujourd'hui, les victimes réclament justice. Elles veulent connaître l'implication exacte des sociétés européennes dans la fabrication des armes chimiques. Lundi devant le tribunal de grande instance de Paris, les avocats David Père et Gavriel Mairone, accompagnés de trois des victimes, ont déposé «plainte contre X en vue de l'ouverture d'une information judiciaire pour complicité de crime contre l'humanité au Kurdistan». «Kamil (dont les poumons ne fonctionnent plus qu'à 18 %, NDLR) ne pouvait même pas monter les marches du palais de justice», souffle David Père. La plainte vise deux sociétés françaises et leurs dirigeants, soupçonnés d'avoir exporté en Irak des outils de production de gaz chimiques. Les avocats n'ont donné aucun nom, pour que les juges d'instruction du pôle «génocide et crimes contre l'humanité» du TGI de Paris puissent faire leur travail convenablement.
Pesticides ou armes de guerre ?
L'utilisation de gaz chimiques en Irak a longtemps été démentie par Bagdad. En 1984, Téhéran affirmait pourtant que certains de ses combattants étaient décédés, des suites d'une attaque au gaz de combat. Le 13 avril, Le Monde expliquait : «C'est il y a cinq ou six ans que des savants irakiens ont pris contact avec des fabricants de produits chimiques en Europe et aux États-Unis, afin de mettre sur pied des laboratoires capables de fabriquer des pesticides.» Pour les producteurs européens, l'alibi est parfait. Sous prétexte de fournir des désherbants à l'Irak, certaines entreprises lui donnent les moyens de fabriquer une arme de guerre interdite depuis la convention sur l'interdiction des armes biologiques de 1972. Une convention qui n'a été ratifiée par l'Irak qu'en 1991, soit presque 20 ans plus tard.
En 1984, The Times révélait que le Pentagone avait en sa possession des documents qui prouvaient qu'une entreprise allemande avait vendu du matériel à l'Irak. Il s'agit de la Karl Kolb, implantée en RFA. Le scandale éclate et va très vite éclabousser la France. Quelques années plus tard, Serge Raffy, pour le Nouvel Obs, écrivait ainsi un article intitulé «Armes chimiques pour l'Irak : des Français impliqués». Il y racontait l'intérêt de la douane allemande pour une petite entreprise alsacienne : la Protec SA. Les douaniers ont découvert que «la Protec SA et son P-DG Roger Kiss se sont lancés à partir de 1986 dans un commerce triangulaire entre l'Allemagne et l'Irak», confiait le journaliste. Jusque-là sous-traitante de la société allemande, Protec SA va peu à peu devenir un partenaire commercial direct. «À partir de 1987, la société française travaille en solo pour l'Irak (...) Le 16 janvier, la Protec propose une usine complète», assurait Serge Raffy. Pourtant, rien ne se passe.
«Au début des années 90, il y a eu des enquêtes», explique David Père. Mais il manquait une partie de l'équation. «On ne savait pas en Irak ce qu'il était advenu des exportations françaises», poursuit l'avocat. Depuis, un certain nombre de rapports et de documents confidentiels ont été rendus publics, ou ont fuité dans la presse. «Je ne donnerai pas le nom des entreprises. Mais je peux vous dire qu'elles ont exporté des équipements de production, des réacteurs et des citernes en acier vitrifié», lâche l'avocat. Qui ajoute : «Les entreprises qui vendent des armes doivent savoir que les victimes ont aujourd'hui les moyens de les porter responsables.»
Source : Le Point
Aujourd'hui, les victimes réclament justice. Elles veulent connaître l'implication exacte des sociétés européennes dans la fabrication des armes chimiques. Lundi devant le tribunal de grande instance de Paris, les avocats David Père et Gavriel Mairone, accompagnés de trois des victimes, ont déposé «plainte contre X en vue de l'ouverture d'une information judiciaire pour complicité de crime contre l'humanité au Kurdistan». «Kamil (dont les poumons ne fonctionnent plus qu'à 18 %, NDLR) ne pouvait même pas monter les marches du palais de justice», souffle David Père. La plainte vise deux sociétés françaises et leurs dirigeants, soupçonnés d'avoir exporté en Irak des outils de production de gaz chimiques. Les avocats n'ont donné aucun nom, pour que les juges d'instruction du pôle «génocide et crimes contre l'humanité» du TGI de Paris puissent faire leur travail convenablement.
Pesticides ou armes de guerre ?
L'utilisation de gaz chimiques en Irak a longtemps été démentie par Bagdad. En 1984, Téhéran affirmait pourtant que certains de ses combattants étaient décédés, des suites d'une attaque au gaz de combat. Le 13 avril, Le Monde expliquait : «C'est il y a cinq ou six ans que des savants irakiens ont pris contact avec des fabricants de produits chimiques en Europe et aux États-Unis, afin de mettre sur pied des laboratoires capables de fabriquer des pesticides.» Pour les producteurs européens, l'alibi est parfait. Sous prétexte de fournir des désherbants à l'Irak, certaines entreprises lui donnent les moyens de fabriquer une arme de guerre interdite depuis la convention sur l'interdiction des armes biologiques de 1972. Une convention qui n'a été ratifiée par l'Irak qu'en 1991, soit presque 20 ans plus tard.
En 1984, The Times révélait que le Pentagone avait en sa possession des documents qui prouvaient qu'une entreprise allemande avait vendu du matériel à l'Irak. Il s'agit de la Karl Kolb, implantée en RFA. Le scandale éclate et va très vite éclabousser la France. Quelques années plus tard, Serge Raffy, pour le Nouvel Obs, écrivait ainsi un article intitulé «Armes chimiques pour l'Irak : des Français impliqués». Il y racontait l'intérêt de la douane allemande pour une petite entreprise alsacienne : la Protec SA. Les douaniers ont découvert que «la Protec SA et son P-DG Roger Kiss se sont lancés à partir de 1986 dans un commerce triangulaire entre l'Allemagne et l'Irak», confiait le journaliste. Jusque-là sous-traitante de la société allemande, Protec SA va peu à peu devenir un partenaire commercial direct. «À partir de 1987, la société française travaille en solo pour l'Irak (...) Le 16 janvier, la Protec propose une usine complète», assurait Serge Raffy. Pourtant, rien ne se passe.
«Au début des années 90, il y a eu des enquêtes», explique David Père. Mais il manquait une partie de l'équation. «On ne savait pas en Irak ce qu'il était advenu des exportations françaises», poursuit l'avocat. Depuis, un certain nombre de rapports et de documents confidentiels ont été rendus publics, ou ont fuité dans la presse. «Je ne donnerai pas le nom des entreprises. Mais je peux vous dire qu'elles ont exporté des équipements de production, des réacteurs et des citernes en acier vitrifié», lâche l'avocat. Qui ajoute : «Les entreprises qui vendent des armes doivent savoir que les victimes ont aujourd'hui les moyens de les porter responsables.»
Source : Le Point
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