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Répression à Téhéran, maintien de l’ordre à Paris: Le double discours occidental sur les manifestations

Répression à Téhéran, maintien de l’ordre à Paris: Le double discours occidental sur les manifestations
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Par Mohammad Ayyoubi

Dans un scénario qui semble se répéter, les capitales occidentales sont confrontées à des mouvements de contestation, des rues bloquées, une colère populaire grandissante et des forces de l’ordre qui répliquent par des gaz lacrymogènes et des arrestations massives. Pourtant, au-delà des circonstances propres à chaque mobilisation, un autre phénomène mérite d'être examiné : la manière dont ces événements sont qualifiés et présentés par les responsables politiques et les médias.

Ce qui, à Téhéran, est présenté comme un «soulèvement pacifique» porté par des «aspirations légitimes à la liberté» devient, à Paris, une «violence urbaine», une «émeute» ou l’œuvre de «groupes extrémistes». Une question s’impose alors : les critères varient-ils selon le lieu ? Les droits humains ne sont-ils, dans le discours occidental, qu’un instrument politique brandi contre les adversaires, puis soigneusement mis de côté lorsqu’il s’agit des alliés ? France : la répression au nom de «l'ordre public»

À partir du 17 septembre 2026, la France a connu un mouvement de contestation lycéenne d'une ampleur considérable. Initialement déclenchée par le manque d'enseignants, la dégradation des infrastructures scolaires et les dysfonctionnements de Parcoursup, la mobilisation s'est progressivement élargie aux revendications étudiantes, syndicales et sociales, notamment autour du coût de la vie et de la situation économique.

La réponse sécuritaire a rapidement pris une ampleur exceptionnelle. Selon les chiffres communiqués par le ministère de la Justice, 6 877 personnes avaient été placées en garde à vue entre le 28 septembre et le 8 octobre, dont 5 890 mineurs, soit 86 %. Au 14 octobre, ce chiffre atteignait 7 950 personnes, parmi lesquelles 6 773 mineurs. Les procédures avaient donné lieu à 2 735 poursuites.

La mobilisation a franchi un nouveau cap le 17 octobre, avec une journée marquée par d'importants affrontements à Paris, Marseille, Lyon et Bordeaux. Le ministère de l'Intérieur a comptabilisé 550 000 manifestants à travers le pays, tandis que les organisateurs en revendiquaient 800 000. Les autorités ont fait état de 1 200 interpellations dans un premier bilan, ensuite actualisé.

La question des violences policières a également pris une place centrale. Plusieurs adolescents ont subi des blessures particulièrement graves lors des interventions des forces de l'ordre. Un jeune de 15 ans a perdu une main à Lens, le 5 octobre, après l'explosion d'une grenade. À Tours, un lycéen de 16 ans a perdu définitivement l'usage d'un œil. Un autre adolescent de 14 ans a subi de graves fractures à la mâchoire après avoir été atteint au visage par un tir de grenade lacrymogène.

Le 3 novembre, une enquête du Monde a recensé plusieurs dizaines de blessures graves liées aux manifestations, dont trois mains arrachées et quatre yeux mutilés. Le journal a souligné que ce bilan demeurait provisoire et probablement sous-évalué. Il a également documenté le recours à des armes de force intermédiaire par les forces de l'ordre et les conséquences durables de leur utilisation sur les manifestants.

Face à l'ampleur de la mobilisation, les autorités françaises ont privilégié une approche sécuritaire : déploiement massif des policiers et gendarmes, restrictions de circulation et de rassemblement dans certains secteurs, interpellations et mesures de maintien de l'ordre. Au 1er novembre, lors du troisième week-end consécutif de manifestations, 320 000 participants étaient encore recensés par le gouvernement, après 550 000 le 17 octobre et 410 000 le 24 octobre. Plus de 560 interpellations ont été signalées ce dernier week-end, avec le déploiement de 70 000 policiers et gendarmes.

Ces événements ont certes suscité des critiques en France et des interrogations sur la proportionnalité de l'usage de la force. Des enquêtes ont été ouvertes sur des interventions policières et des organisations de défense des droits humains ont contesté certaines pratiques. Mais la mobilisation n'a pas donné lieu à une campagne diplomatique comparable à celle menée contre l'Iran.

Quand les troubles deviennent une «insurrection» à Téhéran et une «violence urbaine» à Paris

La politique du deux poids, deux mesures n’a pas besoin d’une démonstration théorique : une comparaison précise suffit. Deux événements, survenus à quelques mois d’intervalle, ont été marqués par une forte colère populaire et une réponse sécuritaire. Pourtant, le vocabulaire employé pour les décrire diffère, comme si les mots — et les droits — n’étaient pas les mêmes.

Fin décembre 2025 et au début de 2026, l’Iran a connu une vague de contestation partie du Grand Bazar de Téhéran et étendue à plus de vingt villes, sur fond d’effondrement économique, de forte inflation et de dépréciation du rial. L’acien Leader de la Révolution islamique, le martyr l’Ayatollah Sayyed Ali Khamenei, a alors reconnu le caractère «légitime» des revendications des manifestants, tout en appelant à mettre fin aux agissements des «émeutiers». Les autorités ont, de leur côté, fait état de la mort de membres des forces de l’ordre ainsi que de l’incendie de commissariats et de mosquées.

La rapidité avec laquelle ces manifestations sont devenues une «affaire internationale» a toutefois été frappante. Le G7 a condamné la «répression brutale» en Iran, évoqué le bilan des morts, des blessés et des arrestations, appelé Téhéran à la «retenue» et décrit les événements comme un «soulèvement pacifique» confronté à une «répression intolérable». Le président français lui-même est allé jusqu’à qualifier les manifestations en Iran de «révolution , alors que, dans son propre pays, il s’est contenté de dénoncer des «bandes» et des «groupes à haut risque».

Le paradoxe apparaît ici dans toute son ampleur. À Téhéran, les manifestations sont interprétées à travers le prisme de la « légitimité du régime » et du « droit à l’autodétermination » : des ambassadeurs sont convoqués et des réunions d’urgence organisées. À Paris, à Londres et dans plusieurs pays européens, les contestations sont plutôt abordées sous l’angle de l’« ordre public » et de la « protection des biens » ; la réponse se limite alors, pour l’essentiel, à convoquer le ministre de l’Intérieur devant le Parlement.

Comme l’a souligné le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baghaei, les deux poids, deux mesures est «indéfendable». Il faisait ainsi référence à la contradiction entre la position d’Emmanuel Macron sur le «droit de rassemblement» en Iran et son attitude envers les manifestants en France.

Comment les médias occidentaux ont-ils couvert ces manifestations ?

La couverture médiatique occidentale des manifestations en Iran a été intense et largement empreinte de sympathie. Les événements ont été décrits comme « le plus grand défi posé au régime depuis des années », une « insurrection pour la liberté » ou encore l’expression des « revendications légitimes d’un peuple aspirant au changement ». Des médias tels que la BBC, The Guardian et Sky News ont consacré de longs reportages à la répression, en s’appuyant parfois sur des vidéos dont l’authenticité n’avait pas été pleinement vérifiée.

Certains récits ont pris une ampleur considérable malgré l’absence de preuves irréfutables. À la mi-janvier 2026, des titres ont affirmé que l’Iran s’apprêtait à exécuter un jeune homme nommé Erfan Soltani. Il est apparu par la suite que cette histoire était en grande partie inventée et que l’intéressé était toujours vivant. Cela n’a toutefois pas empêché de grands groupes médiatiques de présenter cette « condamnation » comme un fait avéré.

Par ailleurs, des rapports favorables à Téhéran ont affirmé que certaines personnes présentées par les médias occidentaux comme ayant été « tuées » étaient réapparues vivantes. Ces cas illustreraient, selon ces rapports, la fabrication de récits visant à gonfler le bilan des victimes.

Deux contextes pour un même événement

La dualité ne se limite pas au choix des mots : elle concerne aussi la manière de présenter le contexte.

Lorsqu’il est question de l’Iran, le contexte politique général est mis en avant : un régime religieux, des élections controversées, des sanctions étouffantes, une économie en déclin et une population qui aurait perdu tout espoir de réforme. Ce contexte aide à expliquer la contestation et à la présenter comme la conséquence naturelle d’une répression accumulée.

Pour les manifestations et les émeutes en France ou ailleurs en Europe, le contexte présenté est tout autre : des revendications légitimes qui auraient dérapé, une minorité de casseurs, des éléments infiltrés d’extrême droite ou d’extrême gauche, et la nécessité de préserver l’ordre public. Dans ce cas, le contexte ne sert plus à expliquer la contestation, mais à justifier sa répression. Comme si la colère à Téhéran s’expliquait par des causes objectives, tandis que celle de Paris relevait avant tout d’un problème de sécurité.

Cette dualité s’étend également au traitement des sources. À propos de l’Iran, les récits de l’opposition en exil et de ses chaînes satellitaires sont parfois acceptés comme des vérités établies, même lorsqu’ils sont controversés ou invérifiables. En France, c’est d’abord la version de la police et des ministères qui sert de référence, tandis que les témoignages des victimes sont remis en cause, voire marginalisés.

Il ne s’agit pas de rejeter systématiquement tout récit émanant de l’opposition iranienne, mais de souligner que les mêmes critères ne semblent pas s’appliquer à l’Occident. Si la vérification des sources est une exigence dans un cas, elle doit l’être tout autant dans l’autre. Et si, à Téhéran, la parole des victimes doit être entendue face à celle du pouvoir, pourquoi n’en serait-il pas de même à Paris ?

Les droits humains : un instrument politique plutôt qu’un principe universel

Cette contradiction ne peut être comprise sans examiner la place des droits humains dans la politique étrangère occidentale. Depuis des décennies, ceux-ci ne sont plus toujours appliqués comme un principe universel et uniforme : ils se sont aussi transformés en un instrument de pression dirigé contre les États du camp adverse, tandis qu’ils sont relégués au second plan lorsqu’il s’agit de pays alliés.

Dans le cas de l’Iran, adversaire stratégique de l’Occident, toute contestation intérieure devient une occasion d’affaiblir le pays et de délégitimer son pouvoir. À l’inverse, en France — membre permanent du Conseil de sécurité et alliée de Washington au sein de l’OTAN —, la contestation est qualifiée d’« affaire intérieure » et les violences, de « troubles à l’ordre public », plutôt que de « révolution ».

Cette contradiction a également été relevée par des voix extérieures. Le journal sud-africain Mail & Guardian a ainsi écrit que « les deux poids, deux mesures » de la France fait le jeu de Téhéran ». Le quotidien souligne que Paris, qui a condamné la détention d’adolescents en Iran, retient lui-même des milliers d’adolescents français. Chaque bus transportant quinze jeunes arrêtés fournirait ainsi au ministère iranien des Affaires étrangères un «nouvel argument gratuit».

Le journal ajoute que trois aspects de la réponse française auraient, s’ils avaient été observés ailleurs, suscité une déclaration du G7 : la détention collective de mineurs, l’imposition d’un couvre-feu aux jeunes et l’usage de gaz lacrymogènes contre des manifestants pacifiques.

La même logique s’observerait dans les médias. Des réseaux comme BBC Persian et Iran International abordent les manifestations en Iran selon un schéma de «victime et bourreau», en insistant sur le rôle de l’État dans les violences. En France, ils distinguent plutôt le «manifestant pacifique» du «casseur», mettent l’accent sur les émeutes attribuées à une «minorité» et accordent moins de place aux revendications sociales de grande ampleur. Cette distinction n’est pas neutre : elle contribuerait à délégitimer les mouvements de contestation en Iran tout en justifiant la répression en France.

Légitimer la répression : de l’exception à la règle

Le paradoxe le plus marqué est que les médias occidentaux ne se contenteraient pas d’édulcorer la répression en France : ils contribueraient aussi à la légitimer. Lorsqu’un état d’urgence est instauré, qu’un couvre-feu est imposé aux mineurs, que des milliers d’adolescents sont placés en garde à vue et que des gaz lacrymogènes sont utilisés dans des écoles ou des quartiers populaires, ces mesures sont présentées au nom du «rétablissement de l’ordre».

Lorsqu’une jeune fille perd un œil ou qu’un jeune homme a la main arrachée, l’événement est décrit comme une «conséquence des affrontements», plutôt que comme une possible violation des droits humains. En Iran, en revanche, chaque blessure devient une affaire internationale et chaque arrestation est présentée comme une preuve de «crimes contre l’humanité».

Les droits humains ne sauraient être un privilège accordé à un État et refusé à un autre : ils constituent une norme commune. Si le droit de manifester pacifiquement est universel, il ne peut être suspendu lorsque des étudiants manifestent à Lille ou à Marseille. De même, la qualification juridique de «crimes contre l’humanité» ne saurait être ignorée lorsque des actes de cette nature sont commis par des États amis, quelle que soit leur puissance.

C’est précisément cette application sélective qui fournit à leurs adversaires leur argument le plus fort : celui selon lequel les normes occidentales ne seraient pas universelles, mais appliquées au gré des intérêts politiques.

Le contexte géopolitique : qui dicte les règles du jeu ?

Cette contradiction ne peut être dissociée des rapports de force internationaux. Les États qui condamnent l’Iran sont aussi ceux qui détiennent un droit de veto au Conseil de sécurité, pèsent sur les institutions financières internationales et disposent des plus grands réseaux médiatiques mondiaux. Les «normes» ne sont donc pas neutres : elles seraient élaborées et appliquées d’une manière qui sert les intérêts de ces États.

La France, en tant que membre du camp occidental, bénéficierait d’un «droit souverain» à gérer ses contestations intérieures. À l’inverse, l’Iran, considéré comme un adversaire, se verrait dénier ce droit et serait sommé d’accepter une intervention internationale dès lors que ses citoyens descendent dans la rue.

La contradiction ne se limiterait pas à la France. La vague de contestations liée à la vie chère s’est étendue à l’Italie, à l’Albanie et à d’autres pays européens, où les gouvernements ont réprimé les manifestants avec une force comparable, sans que ces événements deviennent pour autant une « question de droits humains » dans les médias occidentaux.

Le critère retenu ne serait donc ni la «démocratie» ni les «droits humains», mais la place occupée par l’État dans le conflit international : chez les pays du camp occidental, les contestations sont traitées comme des enjeux de sécurité intérieure ; chez ceux qui se situent en dehors de ce camp, elles sont transformées en arme contre le régime.

Face à cette réalité, le « deux poids, deux mesures » dépasse la simple erreur médiatique pour devenir un instrument politique. L’État allié bénéficie d’un droit à la souveraineté dont l’État adverse est privé. Chez l’un, les contestations sont perçues comme une crise de sécurité publique ; chez l’autre, elles sont présentées comme une révolution légitime. Les médias cessent alors d’être de simples miroirs de la réalité : ils en deviennent des acteurs, participant à la guerre politique au lieu de se limiter à rapporter les faits.

En définitive, les événements survenus en France en 2026 ne se résument pas à de simples contestations sociales. Ils ont constitué une mise à l’épreuve concrète de la sincérité du discours occidental sur les droits humains. Le résultat, selon cette analyse, est sans appel : ces prétentions ont été démasquées. Les droits que Téhéran revendique pour ses propres citoyens sont confisqués à Paris ; les mouvements qualifiés de «soulèvement» en Iran deviennent des  émeutes» en France ; et la répression condamnée là-bas se trouve justifiée ici.

La question n’est donc plus de savoir si les normes varient selon les lieux. La véritable interrogation est la suivante : quand cesseront-elles d’être un instrument pour devenir un principe commun, appliqué à tous, à Téhéran comme à Paris, et partout ailleurs ?

*Traduit de l'arabe (original)

 

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