Des jours et des guerres ou comment nous avons remplacé la guerre par la calculette, le récit par la statistique
Par Catherine Castro
Les guerres hybrides ne sont plus des événements. Ce sont des produits financiarisés, dotés d’un nom de code, d’une durée de vie optimisée et d’un tableau de bord des victimes classées par métiers. En 2026, le monde compte 61 conflits armés, du jamais vu depuis 1945. Pourtant, la guerre d’Ukraine, entrée dans sa cinquième année, reste sans nom. En revanche, «Israël» et le Hezbollah s’affrontent en 2006 (33 jours, dite «seconde guerre du Liban» côté «israélien», «guerre de Juillet» côté libanais) et en 2024 (66 jours), et en 2026 (2 mars- ?). Ces différences onomastiques ne sont pas des accidents : elles révèlent un calendrier guerrier asymétrique, une mise en récit identitaire (Paul Ricœur) et, lorsque le nom se dérobe, un vertige existentiel (Kierkegaard). À l’heure où l’Intelligence Artificielle militaire comptabilise chaque médecin tué, chaque satellite lancé, chaque violation de trêve, le nombre devient le dernier rempart contre l’abîme – mais aussi l’adoubement de la violence illégitime.
1. Le siècle des 61 conflits armés : pourquoi tant de guerres, sans nom ?
En janvier 2026, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, annonce devant l’Assemblée générale que le monde compte aujourd’hui 61 conflits armés actifs, un niveau inégalé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. «La force brute est de nouveau à la mode», résume-t-il. Mais cette statistique est moins le signe d'un embrasement généralisé que le résultat d'une redéfinition terminologique : on ne parle plus de «guerre» mais «d’opération militaire spéciale» — l'euphémisme utilisé par Vladimir Poutine. Le droit international humanitaire a lui-même troqué le mot «guerre» contre l'expression «conflit armé international» ou «non international». Ce changement n'est pas neutre : le mot «guerre» évoque un état de violence totale, tandis que «conflit armé» suggère un cadre juridique maîtrisé. Pourtant, en réalité, la distinction entre un conflit armé et une situation de «troubles intérieurs» repose sur des critères flous — intensité des combats, organisation des groupes — que les États manipulent pour nier la réalité de la guerre sur leur sol. Un conflit non armé n'est pas une absence de guerre, mais une guerre que le droit et le langage refusent de reconnaître comme telle, laissant les populations dans un entre-deux où la mort dans toutes ses manifestations physiques ou morales est quotidienne mais jamais officielle. Nous pensons surtout à la trêve qui a suivi la guerre de 66 jours au Liban en 2024, violée par l’ennemi plus de 2000 fois.
Parallèlement, toujours selon Volter Turk, les conflits qui se terminent par une victoire décisive sont passés de 49 % dans les années 1970 à 9 % aujourd’hui. Effet sublime du doux pouvoir. Une victoire décisive est brutale, visible, humiliante pour le vaincu – elle génère du ressentiment et de la résistance. À l’inverse, une guerre qui n’en finit pas permet aux puissances occidentales de déployer leur influence par des moyens diffus : sanctions, conditionnement des aides, formation des élites locales, contrôle des récits médiatiques. Le soft power prospère dans l’entre-deux, là où aucune victoire militaire ne vient clore le débat.
Les paix négociées ont chuté de 23 % à 4 %. Autrement dit, on se bat plus que jamais, mais on ne conclut rien. Chaque conflit devient une guerre de basse à haute intensité criminelle qui s’étire, se recroqueville, sans résolution, sans chronomètre, sans nom. Sans honte aussi.
Dans ce brouillard guerrier, deux catégories émergent. D’un côté, les conflits labellisés par une durée : 33 jours (Liban 2006), 66 jours (Liban 2024), 12 jours (Iran, juin 2025). De l’autre, les guerres sans nom – l’Ukraine en tête, mais aussi le Soudan, le Sahel, le Yémen, des conflits dont les médias ne parlent plus car ils n’ont pas d’étiquette accrocheuse. Cette asymétrie résulte d’une production médiatique et militaire : certaines guerres méritent un nom car elles impliquent des puissances occidentales ou alliées ; d’autres, exterminatrices mais lointaines, sombrent dans l’indifférence statistique. Qui parle aujourd’hui d’un conflit non armé entre les Etats Unis d’Amérique et Cuba, depuis 1962 ?
2. La guerre des jours et les jours de guerre au Liban : l’identité narrative d’un peuple résistant
Le conflit de 2006 entre «Israël» et le Hezbollah porte au moins trois noms. Pour l’ONU, c’est la «guerre d’Israël et du Hezbollah». Pour le Liban, c’est la «guerre de Juillet» , mois où elle éclate. Pour «Israël », c’est officiellement la «seconde guerre du Liban».
Derrière chaque nom se cache une identité narrative différente. Une nation se construit par le récit qu’elle se fait d’elle-même. En qualifiant l’opération de «seconde guerre du Liban», «Israël» l’inscrit dans une filiation : la «première guerre du Liban» (1982) était une invasion contre l’OLP. La seconde devient ainsi un épisode nécessaire de sa défense, une continuité légitime – presque dynastique. Le Liban, au contraire, refuse cette filiation : la guerre n’est pas une «seconde», c’est la résistance armée qui a décidé du moment de l’opération d’enlèvement de deux soldats sionistes dans le territoire palestinien occupé. Le mois de «juillet» la ramène au cycle agricole, non à l’histoire militaire. Car en 1982, l’entité sioniste fut invitée militairement et courtoisement à Beyrouth par Béchir Gemayel, collaborateur avec l’ennemi, afin d’asseoir son élection à la présidence libanaise. L’opération «Paix en Galilée» est l’opération de la honte libanaise que la résistance islamique veut et va enterrer par une victoire resplendissante en 2006. Cette bataille des noms est le reflet de deux récits concurrents de la violence, de la honte lavée par la victoire, deux manières de s’approprier la mémoire de l’occupation des terres libanaises.
Ricœur nous met en garde : l’identité narrative, si elle est nécessaire à la cohésion collective, devient dangereuse lorsqu’elle exclut l’altérité. Dans les guerres asymétriques, chaque camp refuse d’entendre le récit de l’autre. C’est pourquoi les médias -comme l’Organisation des Nations Unies qui ont imposé la résolution de 1701, après trente-trois jours de résistance-, choisissent souvent un troisième nom – le plus souvent un nombre : 33 jours, 66 jours, 12 jours contre l’Iran (juin 2025). Le nombre n’appartient à personne. Il aseptise. Il transforme la guerre en un phénomène naturel doté d’une durée. Mais il masque aussi les identités guerrières et meurtries, réduisant chaque conflit à une simple entrée dans un annuaire téléphonique – on les repère par ordre numérique, comme on cherche un nom dans une liste, sans jamais entendre la douleur ni le récit de ceux qui l’habitent. «La première victime d’une guerre, c’est la vérité» disait le reporter et le sénateur américain Hiram Johnson. Il avait salué l’entrée des Etats-Unis dans la première guerre mondiale. «Il faut dire la vérité telle qu’elle est », l’avait dévancé Lénine. « Car c’est le silence sur la faute qui sape l’autorité ».
3. Le calendrier guerrier asymétrique : deux poids, deux mesures, à la même heure
Pour l’armée «israélienne» ennemie, la guerre des 66 jours contre le Hezbollah et le Liban à l’automne 2024 a commencé le 23 septembre («l’agression du 23 septembre» pour les Libanais) et s’est achevée le 27 novembre. C’est une fenêtre militaire sur un oasis : des objectifs non atteints, des moyens violents et terroristes pour des pertes occultées par une sortie diplomatique. Pour les Libanais des banlieues sud de Beyrouth, de Tyr ou de la vallée de la Bekaa, la guerre a commencé bien avant : des mois, parfois des années de surveillances, de drones, d’assassinats ciblés. Et elle ne s’est pas terminée le 27 novembre. Elle continue – avec les violations quotidiennes, les survols, les frappes ponctuelles, et la décapitation ratée de la résistance. Entre novembre 2024 et mars 2026, l’ONU a documenté 15400 violations «israéliennes». Le décompte s’allonge. La guerre n’est pas vécue avec la même horloge. Mais cette asymétrie pose une question plus fondamentale : quand une guerre commence-t-elle vraiment ? Les débuts sont des ruptures élastiques qui se crampent et s’étirent, dans un périmètre fuyant en avant. Pour «Israël», le 23 septembre 2024 marque l’offensive. Pour les Libanais, la guerre couvait bien avant, par à-coups, une intermittence pour soutenir la résistance à Gaza. Le 2 mars 2026, le Hezbollah lance une salve de missiles vers «Israël» – première riposte (ou provocation ?) militaire d’ampleur depuis quinze mois. Certains y voient une erreur de calcul stratégique, une rupture intempestive de la «patience» qui valait narrative de retenue. D’autres, au contraire, considèrent que la guerre n’a jamais cessé depuis quinze mois. Ceux-là s’avèrent être les partisans de la résistance, ce qui fait que cette dissonance des débuts est politique et identitaire. D’une part, le refus de reconnaitre la trêve comme une paix, d’autre part, on se contente d’une présomption de paix au nom du réalisme politique.
Pour une puissance militaire occidentale ou alliée (Israël, États-Unis, OTAN), la guerre est un épisode. Elle a un début («jour 1» des bombardements), une fin («cessez-le-feu» chronométré). Pour la population qui la subit sur son sol, sans armée capable de riposter symétriquement, la guerre est un état permanent qui génère des post-polytraumatismes. C’est cette asymétrie temporelle que l’onomastique chiffrée – «33 jours», «12 jours», «66 jours» (chiffres faciles à retenir ?) – contribue à masquer : en donnant une durée finie à la guerre, on en efface ce qu’elle a d’interminable pour les vaincus. Le nombre est l’arme de ceux qui peuvent choisir quand commencer et quand arrêter.
4. Le vertige de Kierkegaard : quand la guerre n’a plus de nom
Mais que se passe-t-il lorsqu’aucun des deux camps ne parvient à imposer un nom, et que les médias eux-mêmes ne trouvent pas de formule consacrée ? Cette situation est celle de la guerre d’Ukraine. Depuis 2022, la Russie parle d’«opération militaire spéciale» ; l’Ukraine, depuis janvier 2026, de «guerre pour l’indépendance» ; les médias occidentaux restent vagues : «la guerre en Ukraine». Cette dénigration de dénomination est le symptôme d’une guerre qui ne correspond à aucun moule narratif – ni guerre-éclair, ni guerre de libération nationale, ni guerre sainte.
Pour l’Occident, cette guerre sans nom produit un malaise spécifique que le philosophe danois Søren Kierkegaard (1813-1855) appelle le vertige. Le vertige n’est pas la peur de tomber, mais la peur vertigineuse de se jeter soi-même dans l’abîme face à une infinité de possibles. Appliqué à la guerre : lorsque celle-ci n’a pas de nom, on ne sait pas si elle va durer 33 jours, 66 jours ou cinq ans. On perd les repères. L’histoire cesse d’être un récit pour devenir une menace indéfinie. Ce vertige, les opinions publiques le fuient : elles se réfugient dans l’indifférence ou dans la demande d’une échéance. L’anthropologue Emmanuel Todd, dans La Défaite de l’Occident sorti en 2023, tente de fournir cette échéance : cinq ans, pour des raisons démographiques (les classes d’âge s’épuisent). Le chiffre revient, encore et toujours, conjurer l’angoisse. La guerre sans nom est intenable psychologiquement : il faut lui imposer une durée, quitte à ce que cette durée soit le produit d’une espérance.
Des médecins, des journalistes, et les six millions de souffrances exploitées
Parallèlement à cette course aux noms, une autre quantification envahit la guerre: la capitalisation des victimes par métiers : médecins, journalistes, secouristes, enseignants, chercheurs. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, plus de 230 soignants et patients ont été tués en Ukraine en quatre ans. Reporters sans frontières dénombre 126 journalistes tués en 2025 à Gaza, soit les deux tiers des journalistes au monde. Cette taxinomie funéraire semblait documenter des crimes de guerre (cibler un médecin ou un journaliste viole le droit international humanitaire). Mais elle produit un effet pervers : le chiffre, en se multipliant, finit par neutraliser l’émotion.
Car nous baignons dans une mer de chiffres que nous ne pouvons plus ressentir. 6 millions de Juifs pour l’industrie de l’Holocauste (Norman G. Finkelstein). À côté, 6 millions d’autres «humains» victimes – homosexuels, communistes, artistes, Tziganes – selon les historiens. Un million de morts pour la guerre d’Irak (2003-2011) selon certaines estimations. Cependant, les 4400 soldats américains morts sur le sol irakien sont invisibilisés. Cette occultation illustre avec une précision glaçante ce que le juriste Alain Supiot appelle la «gouvernance par les nombres». Dans son ouvrage, il montre comment notre époque a remplacé le jugement politique par le calcul économique, transformant le chiffre en «source de légitimité» unique.
Les 15 mois sans riposte : quand le chiffre adoube l’illégitimité
Le 4 mars 2026, le secrétaire général Cheikh Naïm Qassem justifie cette patience par un chiffre : 15 mois sans riposte. Il dit : «Nous n’avons pas riposté pendant 15 mois pour ne pas entraver la diplomatie.» Ce faisant, il transforme la retenue de son mouvement en une donnée objective, presque une victoire.
Mais ce chiffre agit aussi comme un adoubement de la longévité illégitime. En l’énonçant, Qassem normalise l’agression «israélienne» : une agression qui dure 15 mois sans réponse cesse d’être perçue comme une agression. Elle devient un état de fait. «Israël» peut, de son côté, considérer que ses violations sont tolérées. Le nombre aseptise la relation de force et dispense de se demander si, au fond, la trêve existe encore.
Homère, dans l’Iliade, faisait de la guerre un mal nécessaire, mais un mal raconté, habité de héros singuliers – Achille, Hector, Ulysse – qui donnent un visage à la violence. Clausewitz, dans De la guerre, en faisait la continuation de la politique par d’autres moyens, donc une activité subordonnée à un sens, à un objectif politique clair. Aujourd’hui, nous avons inversé la perspective : la guerre n’est plus subordonnée à la politique, mais à la métrique. 33 jours, 66 jours, 12 jours, cinq ans – ces nombres permettent de conjurer le vertige kierkegaardien en offrant un horizon prévisible. Ils remplacent l’identité narrative ricœurienne par une identité statistique. Mais ce faisant, ils légitiment la violence qui dure et accouche de nouveaux espaces géopolitiques dont la topologie n’est plus linéaire. Ce ne sont plus des frontières, mais des géométries en puissance.
La killer zone où toute entrée est mortelle, généralement quadrillée par des drones, des capteurs, de l’artillerie. Un trou noir stratégique qui pétrifie l’adversaire. La zone tampon, espace démilitarisé ou sous contrôle international, censé séparer les belligérants. Elle est souvent le théâtre d’une guerre larvée faite de violations, de tirs, d’assassinats ciblés. La zone grise est le terreau des opérations hybrides (cyber, mercenaires, désinformation). On n’y reconnait ni paix ni guerre.
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