L’instrumentalisation du narcotrafic, stade suprême du défaitisme occidental
Par Catherine Castro
Après le coup de force (et de farce) de Donald Trump sur le sol souverain de Caracas, le 3 janvier 2026, Nicolas Maduro et sa femme Cilia Flores, qui semble jugée coupable pour être sa femme, sortent de l’échiquier transcontinental du commerce narcotique. Parallèlement aux photos du président dealer menotté, monsieur Trump se hâte de «run the country and its oil», à travers des tweets qui esquissent un storytelling de spectacle politique. Incapable de gérer un pétrole mirage, Trump a raté deux propagandes d’un seul coup : la libéralisation d’un pétrole lourd de carbone, et la civilisation à l’occidental du président mafieux, qui doit passer par la Cour Fédérale de New York, pour devenir un «nouvel homme clean», un real «selfmade man» américain.
Maintes études scientifiques, notamment celle menée par l’Observatoire des criminalités internationales en janvier 2026 (https://www.iris-france.org/intervention-des-etats-unis-au-venezuela-quand-la-lutte-antidrogue-est-instrumentalisee/) ont montré et confirmé que le Venezuela n’est pas un pays producteur de drogues, mais la Colombie productrice de 3000 tonnes de Cocaïne en 2024, et le Mexique, producteur de marijuana et de fentanyl, responsables de la mort de 500000 américains. En 2023, l’administration de Joe Biden avait sanctionné un réseau chinois (25 sociétés) producteur de Fentanyl, responsable de 379 millions de doses mortelles sur le sol américain. Mais les laboratoires chinois changent de nom, et leurs voies d’alimentation vers le Mexique. Le Venezuela, pays de transit, est moins l’acteur d’une stratégie de contrôle territorial qu’un facilitateur de dépendances économiques entre la Chine et les Etats Unis d’Amérique.
La politisation du narcotrafic, cheval de Troie de la puissance militaire
Le trafic de drogues, lié dans l’imaginaire populaire à la criminalité et à la pauvreté, est vieux comme la colonisation des peuples. Il participe encore à la configuration des outils hétéroclites de puissance, comme les industries pharmaceutiques, les réseaux bancaires (HSBC), les mouvements de résistance (FARC : Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes), Wall Street, et bien sur les «deep states».
Dès l’Antiquité, le commerce de drogue révélait le contrôle des empires sur la mer Méditerranée orientale, et leur usage n’était sanctionné par la loi qu’en cas d’empoisonnement, ou intention d’homicide d’où l’ambivalence du terme grec Pharmakos, qui veut dire à la fois remède et poison. La mandragore était appréciée pour ses vertus sédatives, et la pomme épineuse datura utilisée contre l’asthme, avait des effets dévastateurs ; le cannabis était un marqueur de luxe dans les grands banquets et les vertus de l’opium sont révélées à la cité par le dieu grec de la médecine Asclépios. Alexandre le Grand l’exporta vers l’Europe, et la légende dit que Hannibal, le général de Carthage fut empoisonné à l’opium, pour l’empêcher de conquérir Rome. Bientôt les prix du cannabis seront plafonnés par l’empereur romain Dioclétien. Une partie des dettes fiscales provenait du commerce de l’opium.
Outil de soft power dans l’Antiquité, régularisé par le droit positif d’accepter ou non de souffrir, l’opium devient l’expression militaire de la conquête coloniale de l’empire britannique au XIXe siècle. Exportant l’opium indien en Chine, les Britanniques l’échangeaient contre la soie et le thé pour compenser leur déficit budgétaire. L’implosion sociale de la Chine, à la suite de cette offre excédentaire d’opium se manifesta violemment ; le libre échange imposé de force par les Britanniques, pour sauver leur mission civilisatrice, provoqua le déclin de l’empire chinois. L’édit chinois de 1729 qui classa le commerce de l’opium dans le délit de la contrebande n’eut pas raison des Chinois déjà très drogués, ni de l’occident ivre de ses appétits commerciaux, c’est-à-dire, d’expansion territoriale. Les Britanniques vont politiser les vertus sédatives/ hallucinogènes de l’opium. : importé, l’opium est un danger pour les peuples de l’Occident, exporté en Asie orientale il devient le parfum noir de la mort. Affamés, malades (la Chine connait de sévères épidémies, de mauvaises récoltes et un effondrement économique à la suite des guerres d’indépendance en Amérique Latine au début du XIXe siècle), les Chinois frustrés se réfugient dans les fumeries crasseuses. Le 3 juin 1839, 20 000 caisses d’opium sont jetées à la mer sous l’ordre du commissaire Lin Zexu et le port chinois de Canton est interdit aux anglais. Devant cette grande menace contre leurs intérêts, les Britanniques (qui réclament le remboursement de leurs marchandises) occupent le Hong-Kong. Leur supériorité technologique eut raison des Chinois et en 1856, à cause de l’interception d’un navire de contrebande anglais, la France, les Etats-Unis et la Russie soutiennent militairement le Royaume-Uni, c’est la seconde guerre de l’opium qui se termine par la Convention de Pékin en 1860, légalisant le commerce de l’opium. S’en suivit «le siècle de la honte» (1839-1949), durant lequel la Chine subit les séquelles politiques du libre-échange commercial imposé par des forces militaires occidentales. La Chine, avant Mao Zedong, a subi violemment l’ouverture au capitalisme du marché mondial. Le pillage du thé, de la soie, et de la porcelaine par les Anglais a rendu le marché protectionniste chinois captif des ingérences économiques, parce que l’Empire Chinois a cherché à réguler par un édit impérial (bien avant la loi antidrogue américaine en 1906) le flux contrebandier de l’opium. Aujourd’hui la République de Chine Populaire post Mao Zedong adopte une résilience économique contre le siècle de la honte et l’appétit d’un occident en faillite morale et économique : le programme «Made in China» couronne sa souveraineté monétaire sans pour autant la protéger d’une dépendance technologique (sanctions américaines sur le géant mobile Huawei) et aux matières premières (pétrolières et minière) ou d’un endettement massif (ratio dette/PIB qui dépasse le 300%). La Chine veut s’imposer comme la police internationale anti-drogue du monde, tout comme l’Occident avait imposé à l’empire chinois une ouverture au libre-échange inégal. Peine de mort pour trafic de drogues (et le commerce des femmes et des enfants), camp de désintoxication forcée, anéantissement de la culture du pavot, mais pas de conflits directs avec les trafiquants. L’économie socialiste du marché (inscrite dans la Constitution en 1993) qui mixte capitalisme d’état et dynamique concurrentielle du marché porte en elle des réminiscences du traumatisme du libre-échange de l’opium. La Chine est le premier producteur mondial de Fentanyl, qu’elle exporte en complicité avec les Triades (terme inventé par les Anglais au XIXe siècle pour désigner des sociétés secrètes chinoises aux actions mafieuses) aux Etats Unis. La peine de mort est appliquée inégalement sur l’ensemble du territoire chinois, et la police est laxiste avec les délinquants de moins de 18 ans, qu’ils soient des enfants de paysans riches ou au chômage.
La régie coloniale de l'opium : laboratoire de la «violence douce» et ferment de la défaite
Lorsque, après la Seconde Guerre mondiale, la France tente de se maintenir en Indochine face à la résistance communiste soutenue par la Chine de Mao, elle hérite des sociétés qu’elle a elle-même fracturées et appauvries. La lutte contre le Vi?t Minh s’accompagne alors d’opérations clandestines comme l’Opération X, menée par les services secrets français. Celle-ci consistait à acheter de l’opium aux tribus Hmong du Laos pour financer des groupes armés anti-communistes, recréant ainsi les circuits qu’elle avait elle-même établis. La puissance coloniale, en déliquescence, utilise pour sa survie politique l’outil même de la désintégration sociale qu’elle a implanté. Elle ne combat pas le communisme idéologiquement, mais tente de lui opposer l’argent et la drogue, alimentant une économie de guerre qui corrompt durablement les structures politiques locales. Cette tactique désespérée, reprise plus tard par la CIA en Asie du Sud-Est (Air America), est un aveu de défaite politique et morale. Elle illustre ce que Naomi Klein décrit dans «La Stratégie du Choc» : l’exploitation délibérée d’un choc (ici, la guerre et l’effondrement colonial) pour imposer ou maintenir, dans la confusion et la terreur, un ordre régressif et prédateur.
La logique de l’opium colonial est une matrice qui informe les politiques de pression économique contemporaines. Le blocus américain contre Cuba ou les sanctions étendues contre l’Iran fonctionnent sur une mécanique similaire de «violence douce» généralisée (Michel Foucault). Comme l’opium en son temps, ces sanctions sont conçues comme un pharmakon géopolitique : un remède supposé (la chute d’un régime hostile) par un poison administré (la crise humanitaire). Cette approche, qui relève d’une biopolitique à l’échelle internationale, vise à déstructurer le tissu social pour produire un choc politique. Elle est l’héritière directe de la pensée qui voyait dans l’addiction forcée de la Chine un moyen de la soumettre au libre-échange.
L’instrumentalisation du narcotrafic apparaît bien comme le stade suprême d’un défaitisme occidental. Défaitisme moral, d’abord, qui consiste à externaliser la cause de ses propres failles sociales (l’addiction, la violence) vers un autre diabolisé. Défaitisme politique qui abandonne la complexité du dialogue géopolitique et du développement pour la simplicité brute de la force et du blocus. Défaitisme historique qui perpétue sous des formes nouvelles les schémas coloniaux de domination par la dépendance. Le narco-capitalisme est une excroissance parasitaire du système impérialiste mondial. La lutte conséquente contre ce fléau est indissociable de la lutte des classes internationale et du démantèlement de l’appareil d’État bourgeois, qui en est le protecteur et le bénéficiaire ultime. Le ‘win’win’’ chinois est le reflet des contradictions internes d'un État qui doit à la fois s'intégrer aux circuits de l'accumulation capitaliste mondiale pour se développer, et maintenir une stabilité sociale fondée sur un récit nationaliste et anti-narcotique.
L'accumulation par la consommation aux États-Unis (absorption de la valeur) et par la production en Chine (point d'extraction) sont deux pôles interdépendants du même cycle du capital mondial. La Chine réalise son «accumulation primitive» (Marx) via les chaînes de production, tandis que les États-Unis achèvent le cycle par la consommation/aliénation de masse, reproduisant l'impérialisme.
