
Crise Iran/Arabie: une escalade qui fait le jeu de «Daech», selon les éditorialistes français
Les éditorialistes français, qui se sont alarmés lundi de voir Riyad privilégier le conflit contre Iran, plutôt que le combat commun contre «Daech», notent mardi la prudence de Paris dans la crise entre les deux pays. Il faut agir au risque d'être «hors-jeu».
2016 va-t-elle marquer la guerre ouverte entre l’Arabie et l’Iran ? L'exécution d'un dignitaire religieux en Arabie saoudite a ravivé les tensions entre les deux pays. Ils sont arrivés «au point de rupture», pour reprendre le titre du Monde. Dans une région déjà en proie à plusieurs conflits, «la lutte contre l'organisation État islamique (Daech ou EI) dépend d'une désescalade entre l'Iran et
l'Arabie saoudite», explique le quotidien dans son éditorial de mardi.
Or, «la France est une alliée privilégiée de l'Arabie saoudite, elle lui vend quantité d'armes et ne lui ménage pas son soutien diplomatique» et «il est temps pour Paris d'entreprendre une initiative de paix ou, du moins, de dialogue», poursuit le quotidien. Mais pour l'instant, c'est une «France très, très prudente» qui s'est contentée d'un «timide communiqué du Quai d'Orsay», constate mardi Le Parisien/Aujourd'hui en France, qui rappelle lui aussi que les dirigeants saoudiens «sont devenus ces dernières années des clients très importants pour l'industrie d'armement tricolore».
La France «hors-jeu»
«Que l'Élysée, au nom du réalisme (socialiste ?), passe les droits de l'homme par pertes et profits est une chose. Mais son tropisme anti-iranien et pro-sunnite conduit lentement notre pays à l'impuissance diplomatique», estime mardi Jean-Dominique Merchet dans L'Opinion. «Dans le conflit entre Téhéran et Riyad, la France est perçue comme l'adversaire de l'un et l'obligé de l'autre. Autant dire, hors-jeu».
Pourtant, Libération juge qu'«entre Riyad et Téhéran, entre l'impétueux prince héritier et ministre de la Défense Mohammed ben Salmane, qui a engagé son armée dans une guerre sans issue au Yémen, et le reconstructeur Hassan Rohani, sans lequel il n'y aurait pas eu d'accord sur le nucléaire, le président français, François Hollande, devra choisir», écrit mardi Jean-Pierre Perrin. «Il faut en finir avec les ronds de jambe devant la monarchie saoudienne, et la communauté internationale, avec l'ONU, serait bien inspirée d'appeler d'urgence à une rencontre entre les parties», insiste Maurice Ulrich dans L'Humanité.
Nos amis les Saoudiens
«Mais, après le fiasco syrien, de quelles carottes ou de quels bâtons disposons-nous encore pour jouer les pompiers avec efficacité dans cette partie du monde ?», se demande mardi dans Ouest-France le spécialiste des questions internationales Dominique Moïsi. Dans Les Échos, Sanam Vakil, experte du Golfe persique à Chatham House, un think tank spécialisé dans les relations internationales, estime que «les Occidentaux travaillent certainement 24 heures sur 24, discrètement, pour ramener le calme».
«Ils n'ont pas de levier économique, mais peuvent faire valoir à Riyad et Téhéran, qui sont des États rationnels et défendant leurs intérêts, que tout cela pourrait aisément échapper à tout contrôle», ajoute-t-elle.
Dans ce contexte, Jean-Christophe Ploquin de La Croix avait indiqué lundi que «les pays occidentaux doivent déployer leurs efforts pour empêcher l'embrasement», et notamment la France, qui «a un rôle à jouer pour conseiller la prudence à l'Arabie saoudite, dont elle a fait un de ses partenaires importants». Déplorant l'exécution de Nimr Baqr Al Nimr, elle a appelé dimanche les responsables de la région à tout faire pour éviter l'exacerbation des tensions sectaires et religieuses. Elle devrait aller plus loin en favorisant le dialogue entre Riyad et Téhéran, y compris par l'entremise de l'Union européenne, jugée «plus neutre».
Lundi, dans son éditorial du Figaro, intitulé «Choisir ses alliés», Philippe Gélie remet en cause ce lien privilégié: «Tandis que l'EI nous livre une guerre de civilisation, l'Arabie sunnite ne semble motivée que par sa guerre de religion contre l'islam chiite». «Le pétrole et les contrats commerciaux ne sauraient nous aveugler sur la vraie nature du partenaire saoudien», insiste l'éditorialiste. Patrice Chabanet le formule encore plus clairement dans Le Journal de la Haute-Marne: «Au XXIe siècle, il est inacceptable de considérer comme ami un pays qui prononce la peine de mort si l'on manifeste contre le roi ou si l'on veut changer de religion».
«C'est Daech qui va en profiter»
Par ailleurs, cette crise entre l'Arabie saoudite et l'Iran avait suscité lundi de vives craintes dans la presse française. Selon les éditorialistes, l'escalade en cours fait le jeu de «Daech».
Dans Le Figaro, Georges Malbrunot explique qu'«il y a comme un parfum de revanche dans l'exécution du cheikh al-Nimr, 10 jours après la liquidation du chef rebelle syrien Zahran Alloush, près de Damas. À la tête de +L'armée de l'islam+, financée et appuyée par Riyad, Alloush était l'homme clé des Saoudiens dans la guerre syrienne».
C'est bien sur le théâtre de guerre syrien et irakien que les conséquences risquent d'être les plus lourdes, jugeaient experts et éditorialistes. Dans Le Parisien/Aujourd'hui en France, Azadeh Kian, spécialiste de l'Iran à l'université Paris-VII-Diderot, prévient que «si l'Iran et l'Arabie saoudite ne collaborent pas contre Daech, forcément, c'est Daech qui va en profiter».
Même crainte de la part de Dominique Garraud, dans Le Journal de la Haute Marne: «Dans la partition d'une rare complexité qui se joue au Proche-Orient, le coup d'éclat saoudien ne conduit pas inéluctablement à une confrontation directe que l'Arabie saoudite et l'Iran ont évitée durant plus de trois décennies de rivalité et de guerres par procuration. Mais, après l'incident aérien entre la Turquie et la Russie, Daech est vraiment le seul à pouvoir se réjouir de devoir faire face à des ennemis autant divisés», souligne-t-il.
Source: divers et rédaction
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